Nymph()maniac : Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe...

Publié le par Charlie SaintLaz

...mais le sexe trash, hein.

Et toujours sans jamais oser le demander.

 

[insérer ici une banalité sur le sexe] On nous bassine, avec ça. Entre culte de la performance (tu sais, celui qui détruit le rapport à la chose chez la génération Y) et l'imagerie porno-soft-chic tous azimuts pour vendre tout et n'importe quoi, la question du sexe se retrouve limitée à celle du désir, des plastiques, de l'apparence. Certes, quelques initiatives décomplexantes creusent la question (Maïa Mazaurette sur son blog, Quentin Girard sur Libé, les magasins Le Passage du Désir, qui se proclament love stores et non sex shops), mais dans la culture populaire, on manque un peu de simplicité quand il s'agit de parler de sexe - le Journal du Hard de Canal + n'aidant pas particulièrement à sortir des clichés.

Toujours est-il que le sexe, à force de sur-stimuler notre désir, on en a parfois un peu ras-la-qué -la-casquette. Lorsque le plus barge des réalisateurs danois a débarqué sur les écrans français avec Nymph()maniac, il ne pouvait y avoir que trois réactions possibles : "Encore ? Ah non, hein.", "Ouh, va y avoir des cochoncetés..." et "Va-t-on vraiment parler de sexe un peu sérieusement ?".

 

Voilà l'histoire : Un soir, Seligman, vieux monsieur à l'âme généreuse et à l'esprit ouvert, trouve Joe, femme d'âge moyen, allongée dans une cour, inconsciente, sous la neige, ruée de coups. Il la ramène chez lui, elle commence alors à lui raconter comment en elle en est arrivée là... Et là, tu en as pour 4h.

Joe se dit nymphomane. C'est à dire qu'elle court après le plaisir sexuel. Mais elle le regrette, elle se déteste pour ça. Seligman, pour qui le sexe n'est vraiment pas central, essaie de comprendre, à coup de métaphores et de dédramatisation morale. De sa prime jeunesse à son passage à tabac, Joe déroule le récit de sa progressive descente dans les affres d'une sexualité qu'elle ne maîtrise plus, ses réflexions, ses tentatives, ses découvertes.

 

Nymph()maniac : Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe...

Nymphomaniac I - Mise en place de l'échiquier

Durant les deux premières heures, Joe raconte comment elle en est venue à cette quête effrénée de plaisir sexuel : par anorgasmie. Cherchant ce plaisir dont elle entend parler mais qu'elle ne trouve jamais, ne pouvant être comblée par un seul homme, elle multiplie peu à peu les partenaires et accélère le rythme, avec une rigueur scientifique dictée par son instinct.

Le scenario n'est pas très intéressant, et l'image est assez froide, sans passion - à l'image des sensations de l'héroïne. L'histoire de Joe est morne, le film aussi - une adéquation fond/forme volontaire pour plus de cohérence, sans doute, ou une triste habitude esthétique héritée d'un Danemark manquant un peu de chaleur. Charlotte Gainsbourg (Joe) et Stellan Skarsgard (Seligman) offrent des performances simples : deux personnes qui discutent doucement, quand la galerie de personnages qu'elle évoque s'envoie en l'air (Shia Labeouf, Stacy Martin, Willem Dafoe) ou non (Uma Thurman, Christian Slater, Connie Nielsen).

L'intérêt de cette première partie réside dans l'excellence de ses dialogues. Joe n'a pas qu'un discours descriptif, elle entre, déjà, dans une première forme d'analyse qui délimite à la fois le fonctionnement de sa psyché ET le cadre sensoriel de son histoire. En réponse, Seligman offre des métaphores d'une justesse aussi éclatante que saugrenue, à l'image de cette question de pêche en rivière, qu'il file tout au long du film, quitte à exaspérer Joe (d'où, d'ailleurs, une des affiches proposées ci-contre).

Loin d'être passionnant à regarder, il est génial à écouter - et un peu indispensable pour voir la seconde partie. Prends ton mal en patience.

Nymphomaniac II - De l'incroyable à l'effroyable

Dans les deux dernières heures, Joe raconte à quel point la plongée dans cette sexualité à outrance n'a pas comblé la question, et comment il lui a fallu creuser encore et encore la notion de plaisir pour parvenir à la sérénité émotionnelle. Ne pouvant trouver l'orgasme qui ferait d'elle une femme 'complète', elle va multiplier les tentatives de plus en plus intrusives, impactantes, voire dangereuses pour atteindre la sérénité. En résulte une mise en danger de sa situation professionnelle, affective, familiale, dans une société qui ne parvient pas à la comprendre et qui, même, réprouve les excès.

Lars réussit là quelque chose de prodigieux. Partant de notre potentiel refus de mettre la sexualité au coeur de nos existences, il nous fait d'abord accepter le questionnement de Joe, et même épouser sa cause : parce que nous voulons tous la sérénité de chacun - la paix intérieure - et dans la mesure où (au pire) elle ne nuit qu'à elle-même, on veut qu'elle continue à essayer, à chercher. Lorsque notre morale la réprouve, on finit par accepter malgré tout, et vouloir aller plus loin. A mesure que le film avance, il monte chez le spectateur une forme inattendue de tranquillité de l'âme, parce que le discours de Joe semble porteur d'une noble cause, et qu'elle a face à elle sa Nemesis asexuée et bienveillante (à laquelle on se raccroche quand Joe va trop loin), Seligman. C'est, évidemment, mal connaître Lars von Trier.

Dans le second volet, la photographie reste, à mon goût, inintéressante, autant que l'interprétation (malgré l'ajout de Jamie Bell et de Jean-Marc Barr) dans le sens où aucun prix d'interprétation ne devrait leur tomber dans les mains, en principe. Par contre, le scenario a pris une épaisseur revigorante, et le dialogue Joe/Seligman est plus intellectuellement stimulant que jamais.

 

Et le sexe, dans tout ça ? Et bien le sexe, dans Nymph()maniac, est sexuel sans être libidineux. Les choses sont filmées crûment, sans forcément de gros plan, mais l'approche se veut anhédoniste : si tu bandes devant ce film, c'est que tu es vraiment en manque. Par contre, le sexe est utilisé ici comme support de la connaissance de soi, de la réalisation de soi, d'un discours esthétique et intellectuel d'une rare finesse.

Un film plus intello que sexy, donc, si tu te posais encore la question.

 

Le sexe, le sexe... Les Français sont réputés très portés sur la chose. Alors pourquoi en parle-t-on si peu ? Peut-être parce que ceux qui en parlent le plus sont ceux qui en font le moins.

Publié dans Ciné

Commenter cet article