La vie à côté de soi / (Karoo, S.Tesich)

Publié le par Charlie SaintLaz

La vie, cette vaste course contre la mort.

On m'avait prévenu : plus le temps passe, plus il passe vite. Voudrait-on encore profiter de l'instant comme on l'a toujours fait, impossible : nos centres d'intérêt(s), choisis ou imposés, se sont multipliés, et l'attention nécessaire à chacun non seulement détourne de l'objectif de leur globalité, mais aussi empêche l'approfondissement de chacun. De là, frustration, sensation de décalage, constat d'échec relatif, politiques de recentrage... ou abandon progressif de l'action au service de l'observation. La passivité comme solution de facilité, ou comme nouvel hédonisme ?

Cette idée de personnalité abrutie par le réel, soudain consciente d'un écart, qui se dépossède ou se laisse déposséder de son influence sur le cours des choses, cela m'a parlé fortement à la lecture de Karoo, roman signé Steve Tesich paru en 1998 à titre posthume, traduit en 2012 en français, et salué par Arthur Miller himself.

 

Karoo, de Steve Tesich, 1998, trad. Anne Wicke 2012, éd. Toussaint Louverture.

Karoo, de Steve Tesich, 1998, trad. Anne Wicke 2012, éd. Toussaint Louverture.

# Le roman

Saul Karoo est un phénomène. Script doctor indépendant, il mène une vie mondaine aux côté de son épouse Diane et de leur fils adoptif, Billy. Désabusé, désillusionné, apathique et aboulique, il a comme démissionné de ses responsabilités, quelles qu'elles soient : amoureuses, familiales, sociales, intellectuelles, physiques. Responsabilités qu'il semble, au fond, n'avoir jamais prises.

Exemple : dans une Amérique carriériste, qui survalorise le succès et pousse au progrès perpétuel, Karoo relit sa propre destinée : Libéré, (...), de la nécessité de me lancer dans une carrière d'universitaire, j'essayais à l'époque d'écrire quelque chose de personnel. Je découvris vite que, même si j'étais considéré comme un interlocuteur spirituel et amusant, talent très admiré dans les cercles sociaux que nous fréquentions, je n'avais vraiment rien à raconter. Même mon talent pour la conversation n'était que celui de quelqu'un capable de réagir aux idées des autres, plutôt que d'initier des idées de son cru. Tout portait à croire qu'il me manquait à la fois le talent et l'élan créateur pour devenir écrivain. (p.182)

Devenu script doctor (tu sais, ce boulot qui consiste à lisser les scénarios pour les rendre conformes à l'industrie ciné américaine - le degré zéro de l'écrivain, donc), Karoo subit les désirs délictueux d'un producteur, Cromwell, qui lui demande de dénaturer le dernier (et sans doute LE dernier) film d'Arthur Houseman, légende du cinéma. En regardant les rushes, il tombe sur le personnage de la serveuse, joué par Leila... la mère biologique de Billy. En partant la rencontrer, il déclenche enfin une action dont il se pense maître, entraînant avec lui, peu à peu, les différents membres de sa famille.

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# La critique

Loin de moi l'idée d'en faire une critique complète. Je laisse la plume aux professionnels du Magazine Littéraire, de Télérama ou des Inrocks. Critique de l'Amérique des apparences, du progrès, du bonheur forcené, moins stérile qu ecelle de Bret Easton Ellis, mais tout aussi incisive.
Dans les points négatifs, je retiendrai la longueur des chapitres d'ouverture, longue description de la vacuité, de l'irresponsabilité, de l'impitié de la bourgeoisie américaine, et de ce Saul Karoo qui semble autant se complaire que souffrir de cet état de faits.

Pourtant, le personnage de Karoo est passionnant, et dessiné avec une acuité qui nous le rend crédible, réel. L'avoir fait insensible à l'alcool, par exemple : il devient incapable d'être ivre, et perd donc la main sur son rôle dans le jeu social qui consiste à partager - la consommation, le risque de l'ébriété, l'ébriété contrôlée, le dérapage mondain et le rire pour rien ; en un mot, ce qui lie autrement les gens et crée des souvenirs. Il développe un regard désabusé et passif sur ce qui l'entoure, se pliant au diktat social. Il a une réputation d'incapable ? Il jouera le rôle. Il ballotte entre couardise cynique et désespoir abattu - on le croit dépressif ou juste insupportable.

Côté intrigue, je ne suis pas convaincu, sans parvenir à déceler le pourquoi du comment. Peut-être à cause d'un nombrilisme trop prononcé, signe de l'introspection balbutiante de l'Amérique ?

En revanche, je dois reconnaître les talents d'écriture de Tesich (et de traduction d'Anne Wicke). Deux points m'ont fait saluer la souplesse du style - outre le fait qu'on ne remarque jamais que l'on tourne les pages, tant la lecture est fluide.

Premier point : le ton de ces regards posés sur le monde, petites vérités qui trahissent avec poésie la solitude de l'être humain et son sentimentalisme. Exemple : On ne peut pas vraiment regarder les gens quand on est avec eux. Ils disent des choses. Vous dites des choses. Votre présence altère leur comportement, tout comme le vôtre. Vous voyez très peu de choses des gens quand vous êtes avec eux. (p.431)

Second point : ces phrasés simples à portée éternelle, que l'on pourrait transformer en aphorismes : Aucune assurance contre la folie et la tragédie, contre les destinations jamais atteintes et les désirs jamais assouvis. (p.537)

Sans rentrer dans l'exégèse, donc, Karoo est un roman étonnant pour qui aime les lectures fournies, plonger dans les élucubrations d'un personnage, s'embourber dans des histoires que l'on n'aimerait pas vivre en vrai.

American blonde.

American blonde.

# Extrapolons

Epais roman que celui de Tesich, qui nous entraîne dans les affres de la pensée simpliste en apparence de ce Karoo désabusé : débarrassé d'émotions influentes (attachement, affection, amour, envie) par le truchement de bons procédés littéraires, il semble porter un regard clairvoyant sur tout et tous. Ce regard que nous souhaiterions parfois pouvoir poser autour de nous, tous noyés que nous sommes dans le tourbillon de la vie. [fredonner ici un extrait de Jules et Jim.] Cet épuisement moral ou intellectuel (ou les deux) qui s'est emparé de Karoo, comme ankylosé dans sa prise de décision, lui fait vivre sa vie à côté de lui-même : il est physiquement présent, répond aux stimuli, mais ne peut investir ni émotion ni réflexion ; il n'apporte rien de personnel ou de constructif à sa vie. Il lit la vacuité et la superficialité des choses, décrypte les intentions et les mécanismes, mais ne s'y soustrait pas, choisissant de subir l'inéluctable, n'essaie même pas d'influer dessus.

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Karoo illustre à merveille ce sentiment de dépossession, de transparence, de parenthèse. Et la défaite de soi.

Prenons cette scène où Cromwell entreprend d'expliquer à Karoo ce que doit devenir la vie de Leila portée à l'écran - et par ricochet, celle de Karoo lui-même :

L'histoire qu'il avait vécue et celle qu'il écoutait étaient deux versions différentes. Le fait que Saul avait vécu l'une d'elle n'en faisait pas pour autant une version officielle.

Dans l'atmosphère du bureau de Cromwell, savoir laquelle des deux versions était authentique avait de moins en moins d'importance.

Pour finir, l'important devint quelle version fonctionnait le mieux comme intrigue. (...)

Et pourtant, il ne pouvait pas nier qu'il en venait peu à peu à préferer la version de Cromwell. Celle-ci se tenait mieux, beaucoup mieux, que la version qu'il avait vécue.

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Intime tragédie qu'est celle où l'âme accepte d'être salie et d'être réduite à ses taches, au nom d'un programme de fabrication de mensonges, d'enjeux financiers - la civilisation du profit et du divertissement écrasant l'humain ; noyant son aliment, en somme.

Publié dans Grands mots, La vie

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