Le Grand Secret / Forever Young

Publié le par Charlie SaintLaz

Tout commence chez ton libraire favori (personnellement, c'est Aux livres, etc., rue Boulanger, à Paris) : tu traînes dans les rayonnages, glanant tantôt une BD de Sfar à une nouvelle édition augmentée du Petit Prince (que tu as déjà en 3 éditions chez toi), et là, BIM, un nom, des souvenirs de commentaires par des proches, et cette petite phrase dans ta tête : cette fois, tu en prends un et tu le lis.

C'est comme ça que je suis reparti avec Le grand secret, de René Barjavel.

Couverture signée Joann Sfar, justement. D'une pierre deux coups.

Couverture signée Joann Sfar, justement. D'une pierre deux coups.

L'histoire ?

Imagine une trouvaille scientifique telle qu'elle menacerait tout ce qui fait l'Homme : sa nature, son évolution, son histoire, sa spiritualité, son rapport à l'autre. Cette trouvaille devient un secret d'Etat, même d'Etats. Des gens mis au secret, des disparitions suspectes, d'étranges déclarations politiques, une île mystérieuse... Un grand secret qui offre vraiment une perspective fondamentalement différente, une révolution. Tout à repenser. Tellement dingue qu'il vaut mieux le taire. D'ailleurs, ledit secret n'est révélé qu'au bout du premier tiers du roman. De Nehru, au courant dudit secret, on lit par exemple A chacun de ses voyages, un avion accompagna le sien, se posa après le sien et repartit avec lui. Personne n'en vit jamais descendre aucun passager. En revanche, dans chaque pays, un ou plusieurs visiteurs montèrent à bord et redescendirent plusieurs heures après, l'air soucieux, ou très grave, ou effaré, gardant dans leur esprit l'image d'un papillon brun taché de bleu. (p.29)

Imagine maintenant un homme pris dans le secret, et une femme qui n'y est pas. Mais ils s'aiment. D'un truc tellement fort, si bien raconté qu'on les jalouserait volontiers d'être si heureux, si forts, si beaux. Vois plutôt : réfugiés dans une chambre d'hôtel un jour de tempête, on lit ainsi Au centre exact de la sphère du bruit et de l'air et de l'eau et des pierres et du feu, il y avait eux deux, qui n'entendaient plus rien, qui ne savaient plus rien, qui ne pouvaient plus rien connaître que chacun l'autre en soi et autour et ensemble, et au centre exact de l'énorme bruit sombre du monde le chant de bonheur de Jeanne naquit et monta et brûla comme un noyau de lumière. Il était la Tour, il était l'Arc de Triomphe, elle la Ville écartelée de joie sous la pluie. (p.53)

Mais imagine bien que, pour autant, l'Homme garde ce qui le fait Humanité, fondamentalement : son inconstance dans ses choix, sa tendance à l'erreur, les turpides de l'effet de masse, l'instabilité de sa morale. Que se passerait-il si un groupe de gens variés vivait dans l'expérience de cette révolution scientifique ?

*****

Outre l'écriture racée et riche, qui peut en une tournure de phrase t'amener au bord des larmes ou susciter une joie profonde en une simple paragraphe, le Grand Secret est une seule histoire sur trois registres : historique, de science-fiction, et d'amour. Mêlés avec intelligence, chacun sur son mode de progression, tantôt à égalité, tantôt privilégiant l'un plus que l'autre, ils dessinent peu à peu une ambiance qui enserre le lecteur pour l'extraire de la réalité, et, tambour battant, l'histoire se déroule, avance vers ce qu'on commence à pressentir, surprend par la folie de l'élément perturbateur, pourtant si naturel... Barjavel retourne les codes, les logiques, les neurones, et livre ici un roman sobre, mais terriblement efficace, jusqu'à sa fin que l'on dévore, incapables d'envisager que cela se produise, persuadés, un peu, que c'est un peu un fait historique, qui vient d'être raconté.

Publié dans Grands mots

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