Le fragile (par) Castellucci

Publié le par Charles SaintLaz

Auto-mythification

Parce qu'il est mortel, l'Homme se crée un espace imaginaire où il atteint la résistance à l'oubli, à l'effacement par le temps, en un mot, l'immortalité. Il a tissé quatre moyens : la célébrité, l'histoire, l'art, l'au delà. L'homme y crée une version surnaturée de lui-même ; plus beau, plus fort, plus moral, plus juste. Et seule la traversée du Temps prouve le succès de l'entreprise.

Les frises du Parthénon présenteraient la procession des Panathénées - fêtes qui célébraient la ville et toutes ses composantes, notamment la guerre. Cavaliers, fantassins. Des corps de marbre pour représenter des corps de chair, des hommes sculptés dans le temps pour des hommes dissouts dans le passé. De ce constat, le metteur-en-scène italien Romeo Castellucci a imaginé une pièce sur cette petite chose fragile qu'est l'Homme : Le metope del Partenone.

A quoi ça ressemble : pas de scène, pas de salle, ni décors ni lumières : juste le monde, avec nous dedans, spectateurs. Soudain, une femme au sol, une mare de sang, elle tremble, se vide, hagarde. Une fusillade ? Personne ne sait. Une ambulance, des sauveteurs, des gestes précis, l'électrocardiogramme, le massage cardiaque, la fin, le drap blanc, le silence quand l'ambulance repart, laissant le cadavre là. Une devinette sur un écran. Et rebelote : là, un homme fait un infarctus. Souffrance, ambulance, soins, agonie, départ, devinette. Et encore, avec un éviscéré. Une allergique. Un brûlé. Une jambe sectionnée. Saynètes morbides, spectacle impudique, indécent, frontal, dur, puissant. Et, pour finir, le nettoyage par les lessiveuses.

(c) DR / Charles A. C.
(c) DR / Charles A. C.

(c) DR / Charles A. C.

Alors oui, bien sûr, on mesure pleinement la petitesse de notre condition, soumise à toutes les menaces, extérieures (accident, violence) ou intérieures (dérèglement, vieillesse). On le mesure même sans l'aide de Romeo - le quotidien nous le rappelle sans cesse, avec plus ou moins d'éclat. Cette fin si facilement obtenue, ce triomphe implacable de la mort. On le sait. On sait, Romeo.

Et oui, on réalise aussi l'attitude des secours. De leur volonté de sauver et de rassurer, de leur distance nécessaire face à la mort. On reprochera le cynisme de la mise en scène qui les fait abandonner le cadavre.

Et oui, on sourit en voyant le ballet des lessiveuses, les mares de sang, d'acide, le flegme, et cette provocante façon de balayer la mort, la douleur, l'empathie et la peur qui ont sévi sur le plateau d'un revers de raclette, comme pour nous rappeler que tout ça n'est qu'un spectacle, c'est-à-dire à la fois un jeu innocent et un acte politique, mettant nos pensées et sentiments dans la balance.

Voici donc la seule portée de cette installation : la vie, la mort, l'homme, le temps, le spectacle à la frontière du réel. Des concepts que tu as tout le temps de réfléchir, tant tu t'ennuies.

Le metope del partenone
de Romeo Castellucci
à la Grande Halle de la Villette
jusqu'au 29 novembre 2015

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