TRIBUNE #1 - De l'artiste et son public / Doireau-Angot

Publié le par SaintLaz

Le masque de la plume
Autant je conçois avec facilité le rapport de l'homme à l'art, je le pratique au quotidien - il faut s'offrir, prendre le risque, se laisser conquérir ou refuser, marquer la passion, la critique, l'indifférence -, autant je me questionne profondément sur le rapport de l'homme à l'artiste.

J'adore ce que vous faites.
Il est parfois difficile de dissocier l'artiste de l'oeuvre - surtout lorsqu'il s'agit de spectacle vivant, où l'interprète incarne l'oeuvre. Justement : de ce qu'il sert l'oeuvre en la faisant exister, il est à l'origine de l'émotion que l'on ressent ; il doit être bénit pour cela. De ce qu'il est à l'origine d'autres oeuvres, il doit éveiller notre circonspection, parce que cette émotion est réelle, mais elle n'est qu'une parmi tant d'autres, et que l'ensemble est à même de nous tromper : l'artiste n'est pas l'oeuvre, il est son oeuvre. Tu me suis ?

Mise en abyme
Plutôt que par le seul prisme de mon expérience, je te propose d'observer le rapport d'un artiste à un autre artiste. Pas d'entre soi, non : ils ne se connaissent pas. Le comédien Pierre-François Doireau, rencontré à l'issue de A ce projet personne ne s'opposait (mes Alexis Armengol), s'adresse à l'écrivain Christine Angot, dont le dernier roman, Un amour impossible, est paru en 2015.

A toi d'y lire leur relation.

Chère Christine Angot,
De vous, je ne connais que vos livres. Je les aime. Ils m’accompagnent. Comme des amis ils sont là, près de moi. J’aime votre parole. J’aime vous écouter, vous entendre parler. De la vie, du réel, de la littérature, de l’écriture, de la vérité. J’aime vous écouter, vous lire, car votre nécessité, votre urgence me touche. Me questionne. Me remue. M’interroge. Me bouleverse.
Je trouve votre travail important. Marquant. Imposant. Nécessaire. Je ne vous parle que de moi.Je ne vous ai découvert qu’assez tard. Avant cela, je ne me laissais aller qu’à la caricature de ce que je savais de vous. En riant, comme tout le monde. Et puis je vous ai lu. Je vous ai écouté. Je vous ai cherchée. Je vous ai interrogée. Dans une période où moi-même fatigué de beaucoup de chose, vos livres m’ont éclairé. Votre propre fatigue m’a encouragé.
D’Édouard Louis je ne connais que ses livres. Ils m’ont plu. Les écrivains qui interrogent le réel, ses limites, leurs vies, m’intéressent. Me questionnent. Me rendent curieux de ma propre vie. Me rendent heureux. Me font avancer.
Ma vie privée, personnelle, je l’ai découverte avec Hervé Guibert. Il m’a sauvé. Je peux le dire, c’est la littérature qui m’a sauvé. Littéralement.
De Christophe Lucquin, je ne connais que sa maison d’édition. Je ne sais plus ni  comment ni pourquoi, j’ai découvert cet éditeur. J’ai commencé à la soutenir, financièrement notamment. Je trouvais ça courageux. Éditer des auteurs inconnus. Cette folie m’a plu. J’ai suivi. J’ai découvert un grand nombre de textes de son catalogue.
De toute les polémiques entourant la sortie du dernier livre d’Édouard Louis, je me suis vraiment demandé ce que vous penseriez de tout ça. Quel éclairage vous pourriez donner. Quel regard.
Au dernier salon du livre je vous ai rencontrée.
J’aurais voulu vous parler d’Édouard Louis, mais par manque de temps, je n’ai réussi qu’à vous bafouiller une question obscure sur votre rapport à Guibert. Je n’ai pas très bien saisi moi-même l’intérêt de ma question. J’ai sûrement voulu vous dire que d’une certaine manière, comme Guibert, vous êtes là, à côté de moi. C’était important pour moi de vous le dire. On s’en fout un peu c’est vrai, mais ça me fait du bien de vous le dire.

Et puis ce matin dans Libération j’ai lu votre chronique « Entre amis ». Par hasard.
C’est parce que j’ai lu cette chronique que je vous écris. L’ironie de cette lettre c’est que c’est ma tristesse et ma déception qui me permettent de le faire. Parce que dans cette chronique, vous écrivez deux lignes mensongères, calomnieuses, d’une violence rare.
« … Parmi les lettres, celle d’un jeune éditeur, Christophe Lucquin, qui se dit amoureux. Il a une petite maison d’édition, qui publie des textes à caractère essentiellement pédophile. De l’avis même des amateurs d’érotisme, ces textes sont un peu limites, un peu lourds et ne rencontrent pas le public. Christophe est amoureux, il met sur Facebook la lettre d’amour qu’il a envoyé à Édouard Louis. Mais celui-ci ne lui répond pas. Christophe met alors un tout autre type de message sur Facebook, moqueries, jalousie littéraire, dénigrement. »
« Essentiellement ». Ce mot. Essentiellement, ça voudrait dire que parmi tous les textes pédophiles publiés par cette maison d’édition, certains ne le sont pas. Ça voudrait dire, finalement, que cette maison d’édition ne serait spécialisée que dans les textes pédophiles. Bon. Je ne comprends pas très bien l’attaque.
« De l’avis même des amateurs d’érotisme… » Je ne supporte pas non plus cette phrase. Je ne la comprends pas. De vous je ne la comprends pas. Je ne crois avoir lu aucun livre « pédophile » paru chez Christophe Lucquin. Et je ne comprends pas l’allusion que vous faites à ces « amateurs d’érotismes » qui iraient chercher dans son catalogue, des livres qui leur permettraient d’assouvir leurs désirs érotiques, leurs désirs pédophiles. Leur déception doit être grande oui.

Ces mots m’ont blessé. Parce que je n’avais pas envie que ce soit vous qui les employiez. Dans Libération. Accolés à toute cette histoire, sûrement je n’avais pas envie de lire ces mots « pédophile » et « amateurs d’érotisme ». En avouant vous-même que vous ne connaissez aucun des livres parus dans cette maison d’édition, en employant à dessein le mot de « pédophile », l’expression « de l’avis même de. » J’avais le sentiment que vous n’aviez pas le droit. Vous. Que jamais je ne pourrais lire ça de vous. De n’importe qui peut-être, mais pas de vous.  Après vous avoir lu. Comme si vous détruisiez ce matin tout ce que vous aviez construit, dénoncé. Comme si vous anéantissiez tout ce que j’aimais de vous. Parce que l’exigence de vérité, de sincérité était réduite à néant par cette phrase. Parce que d’une certaine manière, ce matin, dans Libération, par ces mots, vous plongiez vous aussi dans le jeu, dans la facilité, dans l’attaque, dans l’à peu près, dans le mensonge. En le nommant. Dans Libération. Finalement comme les autres.
Je ne cherche pas à excuser qui que ce soit. Je ne veux prendre la défense de personne.  Ce qui est l’histoire ou ce qui ne l’est pas ne m’intéresse pas. Je ne cherche d’ailleurs rien. Je voulais vous écrire. Pour vous le dire. J’avais envie que vous le sachiez. Pour moi, c’était important.
Un écrivain n’appartient pas à son lecteur évidemment. Il ne lui doit rien. C’est peut-être parce qu’en vous lisant ce matin, j’en ai pleinement pris conscience,  qu’il fallait que je vous le dise. C’est fait. On noue avec certaines œuvres une telle intimité. La rupture est un peu douloureuse. Cette émotion, je voulais vous la livrer. Je continuerais à vous lire probablement. Mais d’un autre œil. Je suis un peu fâché. Vous m’avez malgré vous un peu abandonné ce matin. Ça arrive bien sûr et j’espère vraiment vous retrouver.

Amitiés,
Pierre-François.

 

Publié dans Doireau, Angot, Littérature

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