Eloge de la laideur #1 : The Neon Demon

Publié le par SaintLaz

(in)convenance

Entre le rêve et le cauchemar, il n'est en vérité question que de point de vue, de nuance. L'art et la culture n'ont cessé de prouver que des choses les plus douloureuses et dangereuses naissent souvent les plus belles émotions, justement parce que la douleur et le danger révèlent la fragilité - et donc la beauté - des choses. Il n'y aura guère que les forcenés du bien être pour refuser en bloc les inévitables difficultés de la vie, par déni... ou peur de sombrer.
Jamais la beauté ne s'est imposée à son sujet avec autant de débat et de violence qu'à la femme moderne : la construction mentale du corps féminin, qu'il soit dans l'identité des femmes ou dans le désir des hommes, est passée par la création d'un idéal unique basé sur l'idée de perfection - une perfection excluante, tyrannique... mais fascinante. C'est de cette fascination qu'émergent les plus grands gestes culturels; et donc les plus fantastiques polémiques.
Cette femme parfaite, ils sont nombreux à l'avoir créée - des génies de la mode, façon Saint Laurent, aux dieux de l'image, quelque part entre Helmut Newton et Luis Buñuel. Ils sont désormais plus nombreux à reprendre cette femme parfaite pour mieux la démolir, tu penseras à Pedro Almodovar, David La Chapelle ou les créateurs de Desperate Housewives. Que des hommes ? Pas seulement : les meilleurs avocats de la cause féminine sont des avocates, qui, avec ou sans éclat, célèbrent les femmes et non la Femme - relis les bons articles du 8 mai dernier.

Dans tout ça vient se loger un énième pamphlet, en apparence, contre la fabrique à femmes parfaites - j'ai nommé : la mode - et signé cette fois du Danois Nicolas Winding Refn : The Neon Demon. Plans ciselés, lumières saturées et esthétique glaçante : le réalisateur d'Only God forgives (plus que de Drive) est de retour.

Le thème, tu l'auras compris, tourne autour de l'idée que la beauté entraîne la violence, qui la sublime. Une violence née du désir, mâtiné ici de jalousie, là de colère, ailleurs de folie. Autour de Jesse, interprété par une Elle Fanning nubile à souhait, Ruby, maquilleuse fascinée, Gigi et Sarah, mannequins jalouses, Hank, gardien de motel prédateur, qui tous voient en elle un support dangereux : celui de leur impétueux désir de chair fraîche.

Alors ?
La beauté, c'est uniquement celle de l'image. Une photographie porno-chic, singeant parfois David LaChapelle, réutilisant partout les codes de la pub - léchée, artificielle, trompeuse - pour raconter un milieu déconnecté, sans émotion, une beauté plastique, brillante, intense, une Amérique créée par les idées reçues et les pensées formatées. Jusque dans les représentations du cliché américain : un motel lambda transformé en symbole - celui des marginaux, du non-droit, du non-dit, du caché. Ce qui se passe n'existe pas pour le grand public, grand drame des petites gens. Winding-Refn poursuit le travail de sape métaphorique de la perfection mensongère de l'American Way of Life. Sans subtilité, toutefois : de l'image luisante ne coule que froideur et médiocrité, sentiments sales et apathie soumise. S'il cherchait à décourager les adolescentes de se lancer dans le mannequinat, Winding-Refn s'est planté : il ne réussira qu'à en faire des madones, beautés écrasées par le système. Aplats de couleur, un par émotion, stroboscopes aveuglants, électro décérébrante : l'ambiance est découpée en tableaux, qui tous véhiculent le même propos ; la beauté est affaire de saturation, d'éphémère, de puissance... Sauf que de beauté, on te le laisse rien goûter. Comme Jesse, on est comme interdits de ressentir, maintenus, nous aussi, au niveau du papier glacé. Désir, jalousie, rage, folie - c'est pour les autres. Sympa l'ambiance.
Dans le teaser, Winding laisse sa Jesse dire qu'elle est dangereuse. Pour qui ? Pour ses rivales qu'elle éclipse ? Un danger bien limité, loin de l'apparente menace que la gamine croit nous inspirer. Parce que, soyons honnêtes, la Jesse est la victime passive de l'histoire : elle ne se plaint jamais, ne réplique jamais, ne se réjouit jamais de ses succès à la barbe (épilée) des perdantes. Ni conquérante, ni féroce, la blanche agnelle se prend pour un loup, sans jamais le prouver. Dangerous ? Autant que Michael Jackson se prétendait Bad dans le clip signé Scorsese, soit pas vraiment. Au début, tu compatis. A la fin, tu te réjouis. Ce n'est pas que tu sois content que la beauté trinque, non : tu es content que la bêtise molle trinque. Nuance.
Alors, si la beauté appelle la violence, le porno-chic appelle donc le meurtre ? Pas loin. Refn boucle une histoire où non seulement les émotions humaines manquent, mais où la morale n'existe pas. Non pas qu'il en faille une, comme s'il s'agissait d'un milieu sans foi ni loi, non : comme Jesse, on est tenus en état d'hébétude, tout juste bons à hurler inutilement, puisque personne n'écoutera, de toute façon.

Faut-il tout jeter ? Non.
Avec Natacha Braier à la photo et le duo Nicole Daniels + Courtney Sheinin à la direction artistique, Cliff Martinez est l'autre petit génie de ce Neon Demon : le compositeur attitré de Soderbergh (11 films) et désormais de Winding (Drive, Only God forgives) signe ici un travail puissant et pernicieux, parfait pour les clubs et les ambiances délétères, une merveille, à écouter plus sous stupéfiants qu'en famille autour du gigot (enfin, chacun ses délires de famille).

Elle Fanning et Nicolas Winding Refn.

Elle Fanning et Nicolas Winding Refn.

En conclusion
The Neon Demon est la plus longue pub Dior jamais réalisée. Pas que la marque y fasse du placement de produit, non, mais l'ensemble véhicule le même malaise, la même imagerie artificielle, la même semi-vulgarité drapée de trucs hors de prix.
Mon conseil : achète la BO, et garde à l'idée que "la beauté appelle la violence" est un concept bien mieux défendu quand la beauté est naturelle et la violence circonstanciée. Dans Belle de jour, par exemple. Ou La Reine Margot.

Publié dans Ciné

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