Strangers - Le divin est en nous.

Publié le par SaintLaz

Sommes-nous maîtres de nos destins ?
Partagés entre le moi et le surmoi, entre le divin et l'humain, le groupe et l'individu, le moral et l'instinctif, le faillible et le parfait : qui décide, en nous ? Qu'on succombe ou que l'on résiste, nos sociétés valorisent le self control, l'art salue la puissance dévastatrice des émotions. La faiblesse face à l'émotion devient un signe d'humanité, la discrétion est preuve d'éducation. Nous voilà en plein paradoxes, éternellement tiraillés entre la nature et la culture, entre la raison et ce qui lui échappe. Imagine maintenant, saupoudrer sur ce questionnement celui de forces supérieures, propres aux religions et autres superstitions ?
Voilà ce que m'a inspiré le 3e long métrage du Coréen Na Hong-jin, The Strangers, sorti en ce début juillet en France.

Le pitch. Dans un village coréen, le petit matin révèle les corps d'une femme et de son mari, sauvagement assassinés par leur voisin, retrouvé sous leur porche dans un état second, comme lobotomisé. L'enquête est vite close, mais une question taraude la police : qu'est-il arrivé au voisin ? Et voilà que d'autres meurtres violents ont lieu. Un point commun : les coupables ont tous la même maladie de peau...
Développant le thème du monstre qui prend possession de nous, Strangers est une fresque spirituelle impressionnante, qui questionne la puissance de soi sur les forces du mal.

De thriller policier ("Qu'est-ce qui provoque ces meurtres ?"), le film vire à l'horreur démoniaque (façon L'exorciste), tout en tissant un drame père-fille sincère et pas gnangnan. A première vue, on a l'impression d'assister à du grand n'importe quoi, le rythme soutenu de la narration empêchant de prendre du recul. C'est à la fois furieux et tortueux, et le spectateur n'en démord pas.
A mesure que le film progresse, la certitude passe du rationnel scientifique au spirituel pur. La gestion du danger délaisse les forces de l'ordre pour les forces religieuses : peu à peu, la police ne fait que constater les méfaits, quand le diacre part en quête du diable, et que le chamane se démène pour contrer les mauvais esprits. En cela, le film réalise un remarquable synchrétisme entre la religion révélée (culpabilité, expiation par la douleur, manichéisme) et l'animisme traditionnel (cérémonies rituelles, forces multiples, cohabitation des humains et des esprits).
C'est d'ailleurs ici que Strangers puise ses scènes les plus puissantes : la confrontation de l'humain - le monde concret, régulé, connu - et de forces occultes - surtout mauvaises. Qu'il s'agisse de la scène d'exorcisme ou de celle du sortilège, l'image révèle d'un coup et la maestria de Na, et le talent d'interprétation de son casting. Il siffit de voir comment la petite Kim Hwan-hee passe de la fillette adorable au monstre sanguinaire qui la possède : à couper le souffle, et ses hurlements resteront gravés un moment dans ta mémoire. A noter aussi, l'étonnant Hwang Jeong-min, qui donne corps au chamane, avec une justesse qui aide à adhérer au propos. Jun Kunimura, le Japonais mystérieux, et Kwak Do-won, le flic et père, personnage central du récit, héros ancré dans le réel, dépassé par le spirituel, équilibrent le casting.

Par son esthétique de film d'horreur autant que de film social, tout baigné de la moiteur de la forêt et de l'épaisseur de la tradition, Strangers creuse le sillon de la définition de l'ennemi, en miroir de notre paradoxe volonté/force supérieure. Fascinant. Assez pour faire oublier que le film dure 2h36.

Publié dans Ciné, Cannes2016

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