Mon cœur a-battu

Publié le par SaintLaz

Etude de la victime

Le système est au cœur du discours politique actuel, pour mieux prétendre s'en détacher. Le système, cet agencement des structures d'un quotidien organisé, est vécu aujourd'hui comme le carcan rigide d'un formatage amer perclus de corruption qui dessert les petits et engraisse les grands. On oublie parfois ses bons services pour n'en critiquer avec fracas que le petit bout déréglé. Ainsi, on tacle les médias, les partis politiques, l'entreprise, les hiérarchies publiques, l'Etat, les amitiés et les relations familiales. La blague étant bien entendu que tous les politiques qui le dénoncent et promettent la rupture sont ceux qui en ont le plus bénéficié, de l'extrême droite à l'extrême gauche, en passant surtout sur ceux qui prétendent n'être pas issus du sérail. Et qu'en attendant, l'opinion admire la magistrale impunité de délits (si ce n'est de crimes) de masse perpétrés par de grandes organisations - chacun voyant midi à sa porte.

Prenons l'exemple de Mon cœur, de Pauline Bureau, donné aux Bouffes du Nord.
"Touchée par le courage et la détermination d'Irène Frachon, pneumologue à Brest qui s'est battue pour que la toxicité du Médiator soit reconnue, Pauline Bureau rencontre les victimes de l'un des plus gros scandales sanitaires français. Elle décide alors d'écrire pour la scène l'histoire d'une femme, inspirée du vécu de chacune des personnes rencontrées."

L'affaire du Médiator - dont le procès est toujours en cours, contre les laboratoires Servier - était déjà le sujet de La fille de Brest, d'Emmanuelle Bercot. Le scandale a pris de l'ampleur au point de devenir un fait de l'histoire de France, une tragédie avec tous les ingrédients d'un storytelling réussi : un système kafkaïen, des victimes innombrables et une héroïne sacrificielle. Les intentions sont celles de l'émotion comme flambeau - et c'est le point clé de la pièce de Bureau : les vies détruites par le système. Le quotidien atomisé face à la froideur de l'organisation médico-judiciaire. Les émotions contre les intérêts.
Si Bercot s'empare du sujet par la figure de Frachon, Bureau prend le morceau par le bout d'une victime métaphorique, qui les représente toutes. Une femme qui se trouve grosse se voit prescrire du Médiator. 7 ans plus tard, on lui diagnostique une valvulopathie, et on lui pose des valvules mécaniques, et une vie minorée, pour éviter les efforts cardiaques qui pourraient la tuer. En parallèle, Frachon est entrée en guerre contre le Médiator. Notre victime s'en rapproche. Et c'est ensemble qu'elles nous présentent le combat contre l'organisation du médicament qui considère chaque victime comme fraudeuse en puissance, et le laboratoire qui n'hésite pas à humilier : une affaire de morale et de procédure telles qu'on les aime en série télé, sauf qu'il s'agit ici d'un témoignage du réel subjectif.

Alors Mon cœur n'est pas forcément bien mené - la musique trop illustrative, l'hésitation du propos entre la triste vérité et le besoin de moments iconiques, la première partie ("la vie normale de la victime, jusqu'au drame", pour créer l'empathie) trop longue - et le discours s'en trouve parfois affaibli par la forme. Mais dans la reconnaissance des victimes, il touche juste, impose le malaise, et l'on sort écœuré par les longues scènes d'évaluation financière de ce qu'est une vie perdue, bien qu'on aurait voulu un peu plus de dramaturgie. Oui, même ici.

Publié dans Tendance, Théâtre

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