Prodiges® - Femmes d'aujourd'hui

Publié le par SaintLaz

Mis(es) en boîte.

Souchon avait raison : on nous fait croire que le bonheur c'est avoir, d'en avoir plein nos armoires. Mais mieux que ça, dans le consumérisme, il n'est pas question que de posséder, il est aussi question d'être - dis moi ce que tu achètes, je te dirai qui tu es. Dans une époque qui n'encourage plus la libre pensée (depuis longtemps), parce que l'on craint trop que l'on ne consomme plus, ou plus comme avant (aka "pertes financières potentielles"), on immisce dans la consommation traditionnelle un discours sur l'être consommateur, sur l'acheteur désormais au monde parce que l'objet/le service/l'aliment réalise un idéal soci(ét)al, et de préférence en misant sur des valeurs positivistes, quitte à renier tout bon sens entre le produit et le discours.
Ainsi, qui sait ce que sent un parfum avant d'avoir été le renifler en magasin ? Personne : les publicités vendent une attitude, pas l'odeur. Liberté, jeunesse, puissance (pour les âges mûrs), impertinence (pour les jeunes), rêves réalisés (pour ceux entre les deux), désirabilité, nature, peu importe : l'important, c'est l'image. Forcément. Et faut voir comme on nous (en) parle.

La guerre contre la pensée unique s'embourbant souvent dans la seule dénonciation d'un lavage de cerveau politique virant au complotisme, et la contre-culture étant désormais soupçonnée d'avoir créé une génération d'égoïstes (c'est Grazia qui le publie, c'est dire...), penser out of the box ne peut plus être qu'une une initiative individuelle, que Nuit debout n'a pas parfaitement réussi à galvaniser.
C'est donc encore au théâtre qu'il faut demander de gérer la question, puisque la fiction permet toujours de faire passer les messages les plus difficiles à admettre pour l'auditoire (contrairement à la presse et aux analystes). C'est pourquoi je te propose de découvrir Prodiges®, pièce de Mariette Navarro, qui a l'incroyable avantage de ne pas forcément t'obliger à quitter ton canapé, grâce à la mise en scène par Matthieu Roy (puisqu'il veut faire du "théâtre dans le salon des gens"), et aux sublimes interprètes Aurore Déon, Caroline Maydat et Johanna Silberstein. Bonne nouvelle : la pièce fêtera bientôt sa 100e, lors de sa série au Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines. (La tournée)

De quoi ça parle ? Devant nous trois femmes, on est dans un salon, les années 60 portent leurs promesses. Une réunion de vente à domicile, servant aussi d'adoubement à la petite nouvelle. Elle est un peu gauche, mais attentive, elle y croit, elle y croît. Il y a une femme de poigne, à l'autorité prononcée mais joyeuse ; elle est concessionnaire. Il y a une femme enthousiaste, qui maîtrise l'exercice - la monitrice. Elles parlent d'une seule voix, racontant la femme moderne, se racontant un peu en filigrane : une femme volontaire et fière, encore bien ancrée dans la société patriarcale... Mais surtout, elles présentent un produit, et tout le storytelling qui va avec.

Alors ? Le costume, les histoires et le décor permettent de mettre de la distance - et de rire beaucoup, tant le décalage avec nous semble grand. Pourtant... on réalise assez vite que l'on rit jaune : la forme a changé, mais le fond ?

Le + : la langue et la musicalité. Trois femmes, trois façons de parler, trois tonalités vocales. Le texte est dense et le rythme soutenu, à la mitraillette - pour ne pas te laisser le temps de questionner, de réagir ; tu prends, tu ingères, tu digèreras plus tard. Le tout dans une langue et une diction qui ne sont plus tout à fait les nôtres, et des voix posées sur des notes distinctes, marquées, forcées - donc comiques : le rythme est soutenu, mais endiablé, presque rock'n'roll, pimpant mais non stop. Entre la belle langue - pas un mot sorti du registre du politiquement correct -, la musicalité (un même mot réitéré toujours sur les mêmes notes) et la joie fabriquée de la vente...

La monitrice : Laisse-nous te refaire le film en Super 8 de ton petit confort.
La concessionnaire : Car même si cela n'a jamais existé...
La monitrice : ... c'est cela que nous te vendrons...
La concessionnaire : ...au prix que nous voudrons.
La monitrice : La valeur ajoutée de ta valeur immense.
La concessionnaire : Unique.
La débutante : Nous cuisinerons sur mesure ton portrait revisité.

Prodiges® - Femmes d'aujourd'hui

Ce qui saute aux yeux : le statut de la femme des sixties. Elle est jeune, elle est belle, elle est mariée, elle a des enfants, elle travaille - un peu, mais pas trop ("Il te restera du temps à tuer en attendant le retour de ton mari. Tu feras le vide dans ta tête en attendant le retour de ton mari. Tu te rendras disponible pour ses soucis, ses caprices, ses envies de toi."). A travers la construction de leur propre légende individuelle, alimentée d'images à portée autoréalisatrice (la super-nana est née là), on comprend le passé difficile des femmes, la guerre, la solitude, le travail, la mort, et le besoin d'un renouveau, indépendant mais soumis, parfait et assumé, aventurier mais confortable, quotidien mais libéré, actuel mais pas trop novateur non plus ; un renouveau dans la tête plus que dans la pratique, qui semble dire "je maîtrise, même si j'ai l'air soumise".

Ce qui fait rire : le discours publicitaire, de l'entreprise et la joie forcée. Les formules toutes faites ("Un nouvel Elément : l'Eau l'Air la Terre le Feu enfin réunis / Assemblés / Fondus en un : / Le Plastique"), les concepts qui endorment le soupçon ("la politique cadeau"), l'exagération hilarante ("Tu viens de découvrir une nouvelle façon de vivre la cuisine. / Une nouvelle façon de vivre, disons-le tout net.") et le sentiment qu'encore aujourd'hui, on grossit encore le trait, pour que le positif ait toujours l'air fantastique, comme si on avait peur que le neutre (ou le négatif) ne ramène à la peur, la tristesse.

Un mot du metteur en scène, Matthieu Roy : "Qui pourrait déceler dans le corps du texte de Prodiges® ce qui appartient aux argumentaires de vente à domicile bien maîtrisés et ce qui relève de l'expérience personnelle et intime des vendeuses ?"
C'est là toute l'intelligence de ce texte, et du talent des comédiennes, qui prêtent sans cesse à rire sans se démonter - alors même que la frontière entre la salle et la scène est abolie.

A voir absolument.

Publié dans Théâtre, Féminisme

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