Anouilh, encore.

Publié le par Charlie SaintLaz

Saines lectures.

On a beau faire, les actes manqués ou les actes réalisateurs involontaires sont des événements fabuleux. Dans la liste de bouquins que j'emmenais outre-Atlantique, j'avais choisi - à la va vite, c'est souvent plus révélateur : la prime intention - deux bouquins en anglais (Chess, de Zweig, et Days of reading, de Proust) et deux en français (Le degré zéro de l'écriture, de Barthes, et Antigone, d'Anouilh). Si j'ai difficilement terminé le Proust, à peine ouvert le Barthes et complètement fui le Zweig, j'ai dévoré l'Anouilh (huhu) en une heure. Non pas que l'Anouilh ait été une révélation qui m'entraîne dans la brutalité autant factuelle qu'émotionnelle de son histoire et une écriture ciselée autant que percutante, non : je l'avais déjà lu.

Un retour au creux d'un texte qui m'a forcément séduit, mais dont j'avais - apparemment - oublié l'extrême beauté, autant que l'extrême dureté. Oedipe, après avoir tué son père et épousé sa mère, a laissé le trône à ses deux fils (Etéocle et Polynice) qui se sont entretués. Le pouvoir sur Thèbes est revenu au frère d'Oedipe, Créon, qui se retrouve avec les cadavres des garçons et ses deux nièces (Ismène et Antigone) sur les bras. Mieux : l'espoir de Thèbes repose sur Hémon, fils de Créon, qui a épousé Antigone. Pour l'exemple, Créon a déclaré qu'Etéocle était un héros, et que Polynice était un traître. Le premier a reçu des obsèques fastueuses, le second est voué à pourrir au soleil hors de la ville. Sauf qu'Antigone a décidé d'inhumer son frère, quoi qu'il advienne. Famille et politique, le mix idéal pour une tragédie de bon aloi. Extraits.

 

CREON (à Antigone, sa nièce)

L'orgueil d'OEdipe. Tu es l'orgueil d'OEdipe. Oui, maintenant que je l'ai retrouvé au fond de tes yeux, je te crois. Tu as dû penser que je te ferais mourir. Et cela te paraissait un dénouement tout naturel, pour toi, orgueilleuse ! Pour ton père non plus - je ne dis pas le bonheur, il n'en était pas question - le malheur humain, c'était trop peu. L'humain vous gêne aux entournures, dans la famille. Il vous faut un tête-à-tête avec le destin et la mort. Et tuer votre père et coucher avec votre mère, et apprendre tout cela après, avidement, mot par mot. Quel breuvage, hein, les mots qui vous condamnent ? Et comme on les boit goulûment quand on s'appelle OEdipe, ou Antigone. Et le plus simple, après, c'est encore de se crever les yeux et d'aller mendier avec ses enfants sur les routes...

 

C'est pas un peu INCROYABLE, cette façon d'évoquer l'inéluctabilité d'un comportement, l'hérédité d'une posture, et le tragique de celle-ci, toute de sacrifice et de triomphe de l'égo sur la masse ? J'en tremble encore.

 

ANTIGONE (à Créon, son oncle)

Vous me dégoûtez tous avec votre bonheur ! Avec votre vie qu'il faut aimer coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu'ils trouvent. Et cette petite chance pour tous les jours, si on n'est pas trop exigeant. Moi, je veux tout, tout de suite, - et que ce soit entier, - ou alors je refuse ! Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter d'un petit morceau si j'ai été bien sage. Je veux être sûre de tout aujourd'hui et que cela soit aussi beau que quand j'étais petite - ou mourir.

 

L'anticonformisme, l'extrémisme émotionnel, la définition du refus de la contrainte, quitte à en payer le prix fort ? Insensé. Majestueux. Glorieux.

 

Bon, j'en retourne à Barthes. C'est la 4e fois que je m'arrête à la page 18.

Publié dans Grands mots

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