Apothéose finale pour 14 danseurs.

Publié le par Charlie SaintLaz

Ce 31 décembre, il y aura un vide.

Rien à voir avec le changement d'année, tout ça, non non. D'autant que, sois lucide, tu n'es pas le seul à être content que cette foutue année 2011 soit passée. Non, il y aura un vide, parce que quelquechose n'existera plus.

Merce Cunningham, pour ceux qui connaissent, est un incontournable. Il fait partie du top 10 des types qui ont changé la danse. Sans mentir : des 50's aux années 2000, il n'a cessé de déstructurer l'élaboration, l'interprétation et la présentation de la danse pour mieux tout explorer. La déconstruire pour mieux la réassembler. Bref, Merce est un peu fait pour ce blog une figure tutélaire parce qu'il a ouvert l'horizons des possibles. Cet Américain est, quelquepart, un des pères de la danse contemporaine, avec ses chefs-d'oeuvre et ses fours, ses splendeurs et ses excès.

Merce-et-Viola.jpgMais voilà, le 26 juillet 2009, Merce Cunningham s'est éteint. Mais il n'est pas parti comme ça, non. Il avait prévu, en dernières volontés, un Legacy Plan sans précédent pour célébrer une dernière fois ses créations, en perpétuer la vivacité et reclasser toute son équipe. La première mission, une tournée mondiale de deux ans - le Legacy Tour - où les danseurs de la Merce Cunningham Dance Company interprètent les créations les plus abouties du maître, touche à sa fin, après être passé en France, à Nîmes, Lyon, Marseille et Montpellier, mais aussi à Paris en 2009 (Nearly 902), en 2010 (Pond Way + Second Hand + Antic Meet et Roaratorio) et là, en décembre 2011 avec deux programmes : Suite for five + Quartet + XOVER et RainForest + Duets + BIPED. Ce sont les dernières dates françaises et européennes de la Merce Cunningham Dance Company, que l'on ne reverra plus jamais sur scène, puisqu'à la fin de la dernière date américaine (31 décembre au Park Avenue Armory de NYC), elle sera dissoute. Petite émotion, donc, de voir ceux que Merce a choisi et formés himself pour la dernière fois tous ensemble. Tu te doutes bien que je ne pouvais pas manquer ça.

 

# Suite for five / Quartet / XOVER

Suite-for-five.jpgSuite for five (1956) : Pour moi, ce morceau est un manifeste. Replacé dans son contexte, c'est une révolution : on frôle la non-danse, tout est déconstruit, déshumanisé. Les solos semblent errer entre un style et un autre, les regards ne sont pas posés dans l'espace, les duos se brisent avant même d'avoir commencé. La gestuelle est ralentie, géométrique, et les poses rythment le tout. On croirait que les danseurs participent à une séance photo. A l'époque, donc, ça a du être vu comme un grand changement. Aujourd'hui, on en sourit au début ... puis on baille un peu. Heureusement, le "modèle de déstructuration" ne dure qu'une vingtaine de minutes. Quartet (1982) : Toujours selon le même modèle, la danse évolue dans une tension entre l'intention et sa frustration. D'un côté, les corps semblent vouloir se rejoindre, dans des duos ou dans des mouvements d'ensemble ; de l'autre, ils s'évitent, se séparent. Pour autant, la sensation de déstructuration est moins nette : les différents mouvements semblent se correspondre, s'additionner, s'enrichir mutuellement, et, visuellement, on saisit bien la volonté de Cunningham de construire un langage corporel différent. Le tout serait remarquable si la musique - signée David Tudor - n'ajoutait pas de quoi perdre encore le spectateur, puisque rien ne permet de s'appuyer sur une correspondance musique/mouvement. Déroutant. XOVER (2007) : La patte de Cunningham est maintenant bien identifiée, et l'on peut sentir les intentions, les directions prises par la chorégraphie. Duos, Trios, parallélismes entre les morceaux, vision graphique d'une danse unique composée de plusieurs ensembles ... On frôle la danse contemporaine minutieusement échafaudée : on est dans une danse typique des années 2000, à la sauce Cunningham. Je déplore, pourtant, l'abstraction musicale (signée John Cage), qui vient appauvrir (si ce n'est salir) la pureté vivace de la chorégraphie. Mais alors, pourquoi ces trois-là à la suite ? Pour mieux voir la progression, l' évolution du style. On comprend le passage de l'hyper décomposé, frôlant la non-danse, au composé, au construit, au presque ... habituel. Merce aurait-il, avec le temps, fait des arrangements avec ses revendications ?

XOVER1.jpg

# RainForest / Duets / BIPED

RainForest.jpgRainForest (1968) : Ne nous voilons pas la face : l'intérêt de cette chorégraphie, ce sont les coussins de Warhol. La danse est toute cunninghamienne (dans l'abstraction, épurée, graphique), la mise en scène est réduite au minimum (lumières fixes, pas de décor), mais il y a ces accessoires ... Des coussins en lamé argenté remplis à 50% d'air, à 50% d'hélium. Légers et lourds à la fois, ils se déplacent seuls, en l'air, le long de la scène, chauffés par la lumière des spots, ils avancent et reculent aléatoirement, créant une danse étonnante, fantômatique mais sympathique. Le truc, c'est que la danse des danseurs, jolie et tout et tout, est très sérieuse, quand celle des coussins est surprenante, quasi surnaturelle. Bref : on regarde les coussins, et le reste, c'est du folklore. Duets (1980) : Au départ, Merce avait prévu 6 soli. Il les a réunis, et il a bien fait. Ces soli ont la même consistance : un jeu de manipulation, une danse contact proche, par instants, d'une chorégraphie de marionnettes, presque un jeu entre l'homme et la femme. Ces duos transpirent la légèreté, la simplicité, la drôlitude. C'est bien simple : les danseurs prennent un tel plaisir à danser qu'ils semblent s'amuser. Pourtant, le mouvement est précis, aussi bien dans les jambes tendues, pointées evrs le haut, vers le bas, ici et là, que dans les bras, ronds, qui pointent l'espace ou qui embrassent l'air. Entrées surprenantes, sorties joueuses, tout est face public : on régale la galerie. Excellent ! BIPED (1999) : Cunningham a travaillé, pour une fois, sa mise en scène. Il a mis sur pied (hu hu) un logiciel de capture du mouvement, qui, une fois analysé, est projeté sur un écran transparent en avant-scène, ombres bleues, points lumineux et autres danseurs immatériels. Si le tout est un peu long, l'oeil est happé par ces mouvements croisés, ceux des danseurs réels, et ceux des danseurs virtuels. Rajoute à ça un jeu de lumières sur le reste du plateau, et l'habillage complet du spectacle relève des compositions contemporaines à la Decouflé. En un mot : intéressant. C'est vrai, on se passionne pour la pièce, sa construction à plusieurs niveaux et le degré de hasard impliqué. La danse en elle-même, après ... le mouvement est toujours épuré, le geste est rapide et précis, face public, peu de sol ... On connaît la chanson choré, quoi. Pourquoi ces trois-là ? Parce que chacun amène, sans doute, une facette de la créativité plastique de Merce Cunningham. Les costumes, les décors, les procédés, les accessoires : on peut comprendre, ici, la modernité - tantôt flamboyante dans Duets, tantôt froide et technologique dans BIPED - qui entourait le chorégraphe américain.

Bref, merci Merce. Merci la MCDC.

Publié dans Danse

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