Ce que l'on est vraiment.

Publié le par Charlie SaintLaz

On croit savoir.

En effet, du moment où l'on se réveille, sentant déjà le poids de la journée qui s'annonce, à celui où l'on se couche, terrassé d'épuisement, après avoir survécu à tout ce qui s'est accumulé, on croit savoir ce que l'on est, d'où l'on vient, où l'on va. On croit parce qu'on a besoin de cette certitude, de ce pas-très-clair, de cette arborescence d'idées, d'intuitions, de constatations, on a besoin de savoir ce dont on est fait et ce dont on est capable, parce que cela diligente la totalité de ce que l'on fait. Parce que cela dessine, au loin, l'aventure qui nous attend. Parce que sans cela, la vie se résume à une succession de moments qui nous dépasse. On le croit. On le gère. Et parfois, on le remet en question.

contracorriente.jpgContracorriente, le dernier film de Javier Fuentes-Leon, est justement le moment d'une remise en question. Le moment où elle devient urgente, obligatoire, obsessionnelle. Un homme, Miguel, marié à Mariela, est sur le point de devenir papa. Pêcheur, vivant dans un petit village sur la côte ensoleillée du Pérou où le vent chaud souffle sans cesse, Miguel voit sa vie avec simplicité, avec naturel : la paternité, l'amour qu'il porte à Mariela, le bonheur qui se lit dans son sourire et dans ses yeux brillants, tout est, pour Miguel, une suite logique, et pour rien au monde il n'en changerait une facette. Même la romance simple, passionnée, solaire qu'il partage avec Santiago, jeune peintre magnifique, il l'assume dans ce qu'elle est : cachée, inavouable, dangereuse. Lorsque Tiago décède, emporté par le courant vers les rochers au large, la vie de Miguel, contre son gré (lui qui n'est pas "un maricon" - un pédé), bascule. Hanté par l'esprit (qu'il est le seul à voir et toucher) de Tiago, Miguel doit consacrer le corps de son amant ... et donc se révéler au grand jour ... mais aussi lutter avec la tentation d'un statu quo qui l'arrangerait bien : Tiago n'étant vivant que pour lui, plus besoin de se cacher, plus besoin de mentir, il pourra vivre normalement avec sa Mariela et le petit Miguelito qui s'annonce, tout en aimant son Tiago. Mais est-ce une vie pour le disparu ?

Contracorriente est un scénario en apparence simple (Etre homo dans un environnement idéologique hostile) mais Fuentes-Leon entraîne le ressenti au-delà ; Miguel est face à toutes les questions : sa famille, son appartenance sociale, sa sexualité qu'il doit s'avouer et qu'il doit assumer aux yeux de tous, le déballage de l'intime sur la place publique, les préjugés... Il est face à l'appréciation - et à l'assomption - de ce qu'il est vraiment. Par dessus ça, Contracorriente est une histoire d'amours et d'Amour, une histoire de temps et de lieu, une histoire entre l'Homme et la Nature.

Ce film, malgré l'accueil mitigé qu'il a reçu de la part d'une critique française un peu trop cérébrale, fait avant tout appel aux sens. Sensible, sensoriel, sensuel, Contracorriente est la rencontre entre une photographie estivale et humaine, une musique juste et sans flonflons, et une interprétation d'une justesse qui coupe souvent le souffle.

Miguel-et-Santiago.jpgReprenons. La photo peut faire carte postale avec ses vues sur la mer, ses aurores rosées et ses crépuscules dorés, ses contre-jour travaillés et ses contrastes soulignés, on notera quand même l'abondance de symboles dans les ombres et lumières ou dans les scènes d'église, par exemple. On sera donc loin des films de plage genre Les Bronzés ou La Plage. Non non, Contracorriente est beau. Vraiment. La musique, elle, est signée Selma Mutal, encore méconnue parce qu'ayant surtout travaillé avec de jeunes réalisateurs sudaméricains. Dominé par trois instruments (le piano aux notes mélancoliques qui qymbolise le couple, les violons pour la masse, la guitare pour l'illégitime), elle illustre les situations avec style, sans en faire trop. On sent le travail d'équipe et une compisitrice dont on devrait encore entendre parler.

Les interprètes, surtout, sont époustouflants de justesse. On croirait des rôles faits sur mesure. Le rôle central de Miguel est confié à Cristian Mercado, au regard brun, aux yeux rieurs, au sourire d'enfant, bref, une tête idéale pour que, exprimant soudain la douleur, on soit désespéré de le voir souffrir autant. Mariela, douce, ronde, maternelle, amoureuse, est incarnée par une Tatiana Mastengo qui affiche, peu à peu, de l'inquiétude, puis de l'incompréhension, puis une tristesse déçue... (Lorsqu'elle serre l'enfant dans ses bras comme une enfant serrerait sa poupée, persuadée d'être seule au monde, ça te fend le coeur !) Enfin, ce Santiago à l'amour brûlant mais frustré, cet étranger aux moeurs dissolues, est joué par un Manolo Cardona qui en fera chavirer plus d'un(e) avec son regard bleu lagon et son visage de mannequin pour parfums. Cardona est lui aussi saisissant (je pense, notamment, à la scène où il apparaît à Miguel pour la première fois). Un trio en or massif pour une interprétation exceptionnelle, qui donne au film une crédibilité indubitable.

Tiago--Mico-y-Mariela.png

Résultat des courses : sorti au Pérou en 2009, le film a raflé, depuis, 22 prix, surtout en Amérique (Nord et Sud), mais aussi uelques uns, timides, en Europe. On félicitera Fuentes-Leon qui, avec son premier film, remporte un prix - pas des moindres - à Sundance ET à San Sebastian. Et on sait comme ces deux festivals son exigeants.

 
De mon point de vue ... Intime, impossible, passionné, solaire, viril, ce film magnifique a réussi à me faire pleurer. Parce qu'il montre une quête de soi. Et que dans celle-ci, l'amour tendre a quelque chose de tragique.

Publié dans Ciné

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