De la bipolarité.

Publié le par Charlie SaintLaz

Assez d'essais.

Chaque semaine se ressemble. Entrer dans le long couloir de béton en pente qui sépare le bitume de la rue des pavés de la cour. Lever les yeux pour voir le ciel gris, baisser les yeux pour voir les murs gris de la cour où un seul arbre s'ouvre. Passer les portes, zigzaguer dans les couloirs de plastique, prendre des ascenseurs, attendre dans d'autres couloirs de plastique, sentir la chaleur des néons et le parfum des détergents. Débrancher. Débranché.

Mais cette fois, elle est apparue. Courant dans les couloirs de plastique, elle s'est stoppée net devant moi. Son mètre quinze devant un truc pas pareil. Léchant de son regard gris et sans cils le contour de mon visage, passant de droite à gauche, de gauche à droite. Regarder mon regard, comme pour télécharger par l'iris les idées qui lui manquent. Comprendre. Compris.

Le temps a repris lorsqu'une femme en noir est arrivée, l'a prise par la main, m'a salué d'un sourire poli et l'a remmenée dans les couloirs de plastique. De nouveau seul à attendre, je repense à elle. Si petite, toute lisse, les yeux aussi gris que sa peau, le regard curieux. Je me demande si, elle aussi, débranchera par moments. Débranchée comme je le suis quand je suis là. Débranché par besoin. Par nécessité. Pour ne pas y rester. Un peu bipolaire, finalement. Se sauver. Sauvé.

Me sont revenues des paroles sur un air léger. "Elle a deux vies mais pas de chance : pas d'équilibre, mais elle fait de son mieux, elle penche..." Deux vies : la vraie, qui attend dehors, et celle-ci, avec son odeur aseptisée. Celle des risques vivants et celle des cellules mortes. Les pulsions de vie et les pulsions de mort. Comment grandit-on, dans des couloirs en plastique ? Quel enfant étais-je, il y a 20 ans, dans ces mêmes couloirs ? Quelle part de moi-même est restée silencieuse, la boucle sous vide, l'oeil vert, à regarder les gens en bleu discuter avec ma mère en noir, parler de moi mais pas avec moi ? Cette part, peut-être, que son petit regard gris a léché sur mon visage, a lu dans mon iris, pour comprendre ce qui l'attend, au milieu d'un couloir en plastique.

 

La chanson n'est pas très bonne, mais le texte des couplets est joli.

(le regard du chamelier-Charon aussi ...)

Publié dans La vie

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