De la virilité étudiée dans "No".

Publié le par Charlie SaintLaz

It was acceptable in the 80's

En 1973, le gentil président chilien Salvador Allende était renversé par le méchant général Augusto Pinochet. Chacun faisant ce qu'il veut en son pays ("autodétermination", qu'ils appellent ça), personne ne s'en est vraiment inquiété au départ. Après tout, y'avait des pays dirigés par des militaires, et ça s'était bien passé (la France de de Gaulle, par exemple). La constitution de 1980 et la pression internationale exigeaient l'accord du peuple pour que ce brave Augusto reste en place : en 1988, le dictateur organisait un référendum. Ainsi, les électeurs devaient dire s'ils voulaient, oui ou non, du candidat désigné par la junte (Augusto, donc, pas fou) pour président. Truc de fou (par contre) : pour la première fois depuis 15 ans, le peuple allait pouvoir s'exprimer. Les partis aussi. Donc l'opposition. Mais je rappelle que le régime est militaire. En Amérique Latine. Donc c'est chaud-chaud d'être de l'opposition. Et pourtant...

No---affiche.jpgDe ce référendum, Antonio Skarmeta a fait une pièce (El plebiscito), et de cette pièce, Pablo Larrain a fait un film, No, sorti il y a quelques semaines sur nos écrans. Le film suit René Saavedra, jeune publicitaire créatif ayant le vent en poupe, qui propose une campagne du Non basée sur la joie. Travail, famille, patrie : combinaison gagnante (sauf pour Vichy) du film historique, de ce point de vue, nous ne sommes pas déçus. Larrain a même utilisé des vieilles caméras pour retrouver le format et le grain des images des années 80, histoire que la confusion entre les images d'archives et les nouveaux plans soit totale. De ce côté, c'est une réussite. Le film te tient en haleine, malgré ses grosses longueurs et son air de déjà vu. De mon côté, j'ai un peu délaissé l'aspect "évènement historique" pour me focaliser sur le témoignage historique (la reconstitution, si tu préfères). Et j'y ai repéré un truc : c'est un film qui parle de mecs.

 

 

 

Suffit de se concentrer (et ce n'est pas difficile...) sur René Saavedra, interprété par Gael Garcia Bernal. Son personnage incarne une forme de fantasme, d'idéal masculin, dont la représentation à l'écran tente de rester fidèle à l'époque, mais apparaît aussi incroyablement contemporaine, comme si quelque chose en lui transcendait les époques, ou comme un retour de hype, comme tu voudras.

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1. Le physique

Gael est beau. De tous les acteurs ayant la trentaine, la peau mate et parlant espagnol, ils ont pris le physique racé, les traits fins, le regard transparent, le sourire ravageur entre des lèvres pulpeuses. Faut dire ce qui est : le Bernal a un air féminin, un peu enfantin, qui l'avait très bien servi pour La mala educacion (d'Almodovar), et qui lui donne une expressivité touchante et une douceur apaisante. Bernal, c'est le bel homme tel qu'il est imposé par les magazines féminins (et la littérature LGBT)(G, surtout...). Colle lui une coupe années 80 (qui revient à la mode chez les garçons aux cheveux lisses) et la barbe de trois jours (furieusement tendance depuis 5 ans), et PAF : tu as le garçon au physique parfait. Pour nos yeux d'aujourd'hui.

2. Le look

Non seulement il est beau, mais en plus il est stylé : alors que tous les représentants du milieu auquel il appartient (professionnel, urbain, etc) s'enferme dans le look chemise-costume-pompes-en-cuir, Saavedra déambule, du début à la fin du film, en baskets (signifiant qu'il est decontract, détaché des codes étroits), blouson en cuir (pour dire qu'il est viril, animal), et alterne chemise et t-shirt (pour signifier son adaptabilité, évidemment). L'habit fait le moine ? Peut-être pas. Mais place Saavedra dans le dernier numéro de Vogue ou L'Officiel, il ne jurerait pas. Surtout, mets le dans la rue, il passerait inaperçu, justement parce que son style est le seul que la mode populaire ait conservé des années 80.

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3. L'attitude

Saavedra cumule - comme nous - plusieurs vies : personnelle, familiale, professionnelle, politique. Dans chacune d'entre elle, il développe les qualités qu'on attend du chic type : pas la perfection, mais de l'implication. Il est du genre à se déplacer en skate (esprit libre, décalé, souple, un peu frondeur) mais est un père de famille attentif, aimant, mais pas trop (sévère mais juste). Il est publicitaire, très créatif, donc sensible, joueur, ouvert, mais travailleur, ambitieux, décomplexé voire iconoclaste. Il refuse le politique parce que c'est trivial, mais accepte finalement l'affaire parce qu'il y voit un moyen de s'y investir autrement. Il accepte donc de se frotter au danger - celui de la répression du régime de Pinochet - et c'est beau, le courage. Il y a cette fille - la mère de son fils - qu'il aime encore, et dont il observe sans broncher la vie avec un autre homme. Blessé, amoureux, mais fort. Résultat ? Créatif, responsable, courageux, amoureux : c'est l'homme, le vrai.

 

Sinon, le film est vraiment bien, hein.

 

Publié dans Ciné

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