La morale à l'épreuve de la jeunesse.

Publié le par Charlie SaintLaz

Toutes des ... (sauf ma mère).

En terminale, on t'apprend que la morale, c'est l'évaluation des notions de bien et de mal par l'individu et par la société. Et vivre en société, c'est faire cohabiter sa morale avec celle des autres pris individuellement ET dans leur ensemble. Le tout se mâtine de principes propres à l'héritage historique, qu'il soit judéo-chrétien, subsaharien ou oriental (entre autres). Résultat, la morale, la bienséance, c'est un carcan idéologique aux frontières floues que l'on remet sur le tapis - quand on le peut - à grands coups de libre arbitre. Il en ressort pleiiiiiin de cas problématiques, souvent liés à la confrontation de l'idéal sociétal et de la liberté individuelle. Prenons un exemple : la prostitution. On la réprouve, et pourtant, elle continue d'exister : preuve que ce qui est répréhensible dedans ne l'est pas pour tout le monde. On la réprouve parce que l'acte sexuel est considéré comme relevant de l'intime, et que l'intime ne se monnaie pas. On glorifie l'amour, dont le sexe est une forme d'expression, voire de consécration. Pour autant, la considération du principe hormonal de la sexualité nous rapproche d'un état de nature, d'un truc purement physique. Alors pourquoi ne pas le pratiquer comme on l'entend ? Et pourquoi ne pas se faire rémunérer pour un peu de sexe ? Pourquoi ? Parce que c'est mal. La liberté contre la morale.

Elles---affiche.jpgCette opposition, c'est un peu le pivot central d'ELLES, le docu-fiction de Malgorzata Szumowska, sorti en salles ce mercredi. Anne, journaliste, fait un papier sur la prostitution étudiante, sur ces filles qui, pour mieux vivre dans une ville hors de prix, en viennent à monnayer l'usage de leur corps. Anne rencontre ainsi Charlotte, dite Lola, qui vit tranquillement sa double-vie, et Alicja, une Polonaise toujours un peu au bord du gouffre. La première est simple, sa parole est libérée, son corps fleure bon la campagne. La seconde est méfiante, très séductrice, racée. Toutes les deux, elles donnent à Anne leurs versions -similaires et complémentaires- de la prostitution étudiante, mais aussi la vision encore naïve sans être dupe d'une sexualité simple. Anne, les révélations de ces filles, ça la travaille. A la maison, elle est entourée de garçons (Patrick, son mari, Stéphane et Florent, ses fils) qu'elle garde un peu à distance. Et puis, à force de revivre, avec les filles, le petit combat intérieur entre liberté et principes, elle sombre. bande-annonce. 

Le scénario n'est pas manichéen. Anne se questionne : avec son recul, son expérience, cette histoire de prostituion ne peut être qu'une expression de la misère sociale étudiante. Elle est persuadée que ces filles y trouvent une forme d'exutoire psy, ou sexuel. Elle arrive avec son opinion, qui se heurte à le réalité : ces filles ont l'air heureuses, même si elles cachent des expériences traumatisantes. Ni apologie ni brûlot à charge, le film incite à hésiter entre panser leurs blessures et s'étonner de leur moral d'acier. La vie d'Anne, par contre, semble très anecdotique.
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Le jeu d'acteurs est superbe. Bon, je ne suis pas objectif au sujet de Juliette Binoche (Anne) : cette femme possède une telle finesse d'émotion, elle arrive à transmettre tellement de nuances qu'elle est bouleversante. Passant en un instant d'une émotion à l'autre ... Le hic, c'est que la direction d'acteur est nulle : on a ainsi beaucoup de scène où Juliette est vide, transparente, sans intérêt. Les deux autres pépites, ce sont évidemment Anaïs Demoustier (Charlotte) et Joanna Kulig (Alicja). La première montre qu'elle a aussi cette sensibilité naturelle, à fleur de peau, extrêmement communicative : un excellent choix pour un film qui traite de l'intime. La seconde est davantage dans un cliché : celui de l'étrangère insondable et fière.  Miss Kulig, avec ses traits longs et fins et son maquillage sixties, donne la vision d'une jeune femme incroyablement désirable, mais encore sauvage, menaçante. Brillant contraste avec Demoustier, toute en simplicité. Les hommes sont un peu secondaires, qu'il s'agisse des proches d'Anne plutôt distants (Louis-Do de Lencquesaing, François Civil (qui joue l'ado effronté avec une justesse remarquable !)) ou des clients des filles, tantôt forts, tantôt faibles, tantôt violents, tantôt simples.
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Le film avait donc de sérieux atouts, mais c'est certainement le montage et la progression du discours qui en font un film long et chiant : tout est décousu, rien n'est suivi. Le film joue par touches émotives, mais n'en construit aucune durablement. Au point qu'Anne paraît hystérique. Dommage.
Donc ? C'aurait pu être un chef d'oeuvre. C'est un manqué.

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