La nuit où j'ai enterré Dalida.

Publié le par Charlie

Je me souviens, oui, que jusqu'à cette nuit-là, elle hantait régulièrement les clubs où je traînais. Dans ces nuits spéciales qui habitent la piste, au ciel traversé de lasers et d'éclairs stroboscopiques, on entendait sa voix, partout, mais jamais on ne la voyait vraiment. Tout au plus certains hommes un peu trop mûrs pour l'exercice tentaient-ils de se coiffer de ses longs cheveux blonds et, sous un simili de robe à paillettes, parodiaient-ils son attitude en playback.
Il faisait chaud. J'étais trempé par la foule, ou peut-être était-ce le sang qui battait fort dans mes veines, à l'écoute du rythme des enceintes, qui me donnait la fièvre. Etait-on vendredi ? Samedi ? Qu'importe : la masse piétinait, l'atmosphère était au plaisir d'être entre soi, entre nous, et puis juste lui et moi, j'imagine.

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Elle s'est mise à chanter, après quelques autres égéries sacralisées par les garçons faciles sensibles, et la foule s'est mue, de nouveau, en reprenant avec elle les paroles de Monday, tuesday (laissez-moi danser). Avant, elle m'inspirait beaucoup de respect. Un respect lié à son don pour traverser le temps, sans être retouchée : sa musique, alors, faisait sur les clubbers du XXIè siècle le même effet que sur ses aficionados de l'époque - légèreté, abandon, fête. Et puis, je ne saurais dire comment, mais un goût étrange s'est emparé de ma bouche. Un goût âpre. Je me suis arrêté de danser, de sourire, de chanter.
J'avais soudain en tête ces têtes d'affiche de la jeunesse de mes parents, qu'on insère volontiers dans toutes les compiles festives vintage et les soirées de mariage à la campagne. Claude François. Nicole Croisille. Mike Brant. Nicoletta. Et elle, Dalida. Et quelques autres, des Américains, qui, comme ces quelques Français, commençaient à me faire sentir le même goût au fond de la bouche. Etonnamment, je me disais, tout à coup, que... que... qu'aucune de leurs chansons ne me touchait plus, désormais. Plus de la même façon. Plus comme j'aimais être touché.

Non, j'avais maintenant un goût de naphtaline, à leur écoute. Comme l'impression qu'ils n'étaient plus en phase avec notre temps. Non, avec MON temps. Le mien. Je peux comprendre que d'autres s'identifient encore à l'ambiance délétère de ces titres, mais moi, je ne peux plus. Je ne peux plus en écouter quelques notes sans me dire "J'ai le sentiment d'écouter la mort" ou "y'a de la poussière dans ces voix, dans ces musiques, dans ces chansons". Je sais, c'est terrible. Mais elles me mettent toutes mal à l'aise. Cette poussière m'étouffe un peu, elle me pique les yeux. En gros, je crois bien avoir des réactions épidermiques. Ridicule, hein ? Un peu, ouais.

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Bref, ce jour-là, j'ai sorti l'intégralité de la discographie des stars des seventies françaises de ma tête, je l'ai déposée dans un petit coffret de bois, et j'ai laissé les mélodies en décomposition dans leur caveau de décomposition : le Temps. Parce qu'on ne conserve pas les cadavres du passé qui n'ont pas voulu l'immortalité : on les enterre, et on fait des oeuvres qui s'en inspire. Ni embaumement, ni formol - les deux transforment les supports. Au final, leurs personnalités resteront éternelles, mais leur musique doit disparaître des mémoires. Tout comme on a oublié l'ordre des victoires napoléoniennes pour conserver l'âme ambitieuse du petit empereur.

Bon, en fait, ces seventies françaises, je trouve juste, d'un coup, qu'elles sont has been. Enfin pas tout, hein, mais quand même. 

Publié dans La vie

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