La vengeance dans la peau ... d'Almodovar

Publié le par Charlie SaintLaz

Quelle est la limite de la vengeance ?

Parce que la vengeance, par définition, naît au delà des limites du calme, du self control, de l'aptitude à déléguer le nettoyage d'honneur à un tiers qui possède seul le monopole de la violence (justice, police, autorité quelle qu'elle soit) ; parce qu'elle est un accès de colère brut, incontrôlable dans son fonds, d'une infinie variété dans sa forme ; parce que la vengeance est un truc viscéral, invasif, obsessionnel, donc, je me demande car j'ignore quelle peut être sa limite. Cette limite est-elle liée au but ? Le but de la vengeance, est-ce de rassurer un être sensible ayant perdu son équilibre affectif ? Est-ce de calmer une frustration ? Est-ce de créer un équilibre de la douleur ?

La-Piel-Que-Habito-poster-Spain.jpgPrenons l'exemple de Robert. Robert a aimé et perdu les deux femmes de sa vie : Gal, sa femme, et Norma, leur fille. Il en veut à deux hommes : Zeca, avec qui sa femme s'enfuyait, et Vicente, qui a favorisé le traumatisme de sa fille. Dans un cas comme dans l'autre, la justice est bien impuissante : accident pour l'une, manque de preuves pour l'autre ; et Robert n'a que ses yeux pour pleurer, mais il a aussi la colère vive et furieuse. Que lui proposerais-tu ? Tuer l'un, traumatiser l'autre ? Tuer les deux ? A quel moment la loi du Talion offre-t-elle satisfaction ? Comment rassurer un homme dont l'émotivité est dominée (et dopée) par la rage, la haine et la douleur ?

C'est toute la question soulevée, en filigrane, par le dernier film de l'Espagnol Pedro Almodovar, La piel que habito. Robert, au nom de sa vengeance aveugle et dispensée de toute morale, et sous couvert d'expériences médicales sur la structure de la peau, va créer ce qui aurait pu sauver sa femme, et par ricochet, sa fille ... mais va aussi détruire un individu de la pire des façons : en niant son identité, en le poussant, de toutes les façons possibles, à être quelqu'un d'autre. Glaçant. Et la jubilation qui est la nôtre face à ce carnage (plus psychologique que physique, pour nous) nous fait pencher tantôt pour le bourreau qui se venge froidement (quelle incroyable façon !), tantôt pour sa victime qui oscille, apparemment, entre syndrome de Stockholm et désirs revanchards motivés par les souvenirs ... La piel que habito multiplie les lectures, les personnages et les intrigues tortueuses ... ce film est implacable.

S'il faut saluer quelquechose, ici, c'est l'ensemble d'un film de genre. L'ambiance aseptisée sous laquelle bouillonnent les désirs et les colères. Le décor entre sixties et seventies, résolument moderne. Les costumes signés Gaultier. La photographie léchée, acidulée et rustique, simultanément ou successivement (les regards sont sublimés, attention aux chocs esthétiques). La musique, signée Alberto Iglesias (dont je t'avais déjà parlé ici) et ponctuée de morceaux venus d'ailleurs (tel le Shades of marble, de Trentemoller, qui traverse la bande-annonce). Les thèmes (issus de Mygale, roman de Thierry Jonquet) retravaillés par Almodovar et son frère ... Bref, il faut saluer Almodovar en maître d'oeuvre de ce bijou filmique.

Incarnant Robert, je me prosterne devant un Antonio Banderas exceptionnel. La rage placide qui l'anime est perceptible jusque dans les pores de sa peau. Il donne à la vengeance de son personnage une humanité faite d'émotions palpables, qui traversent l'écran, mais aussi la monstruosité préméditée des psychopathes les plus détestables. Face à lui, une Elena Anaya incroyable : victime sacrifiée sur l'autel de la vengence, elle donne au film son air de tragédie, et à son personnage (Vera) toute sa beauté, sa fragilité, sa pureté ... et la sensorialité vibrante de l'ensemble. Rajoutons Marisa Paredes en mère désabusée (très almodovarienne, d'ailleurs), Jan Cornet en jeune loup qui tombe mal (attention, regard sexy ...) et Roberto Alamo en Zeca, ce double maléfique de Robert : ils créent des épiphénomènes qui attisent l'émotivité de Robert, et donc qui vivifient l'intrigue.

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Je te le disais : attention, chef d'oeuvre. Après les excellents Le gamin au vélo et Melancholia, La piel que habito est le 3e film que je place devant le Tree of Life de Malick qui, définitivement, ne mérite pas sa palme d'or. De même, après Charlotte Gainsbourg dans Melancholia, Elena Anaya est la 2e actrice à qui je donnerais volontiers le prix d'interprétation, loin devant Kirsten Dunst.

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