Le conte est bon (Bacri+Jaoui)

Publié le par Charlie SaintLaz

On ne ment pas aux enfants.

Grimm, Andersen, Perrault et autres parents désireux d'appuyer leurs méthodes éducatives sur les histoires arrivées aux autres enfants - sages ou pas sages - qui peuplent les contes immémoriaux parents, vous ne seriez pas acceptés dans les rangs de l'intelligentsia traditionnaliste proclamée républicaine qui tente de freiner la loi Taubira sur le mariage pour tous : vous avez éhontément menti aux enfants.

C'est que vous nous avez enseigné l'amour éternel, les princes charmants et les princesses langoureuses, l'entraide, la camaraderie, l'espoir et le rejet du mal. Dans la vraie vie, ces valeurs s'appliquent en théorie, mais pas vraiment en pratique : à quand un conte qui t'apprendra l'individualisme, la compétition permanente et les affres de l'administration ? Toi même tu sais. Ce serait bien plus utile.

au-bout-du-conte.jpgToutefois, reconnaissons-le, ces histoires de contes ont quelque chose de réel. Des bimbos qui s'exclament "Je vis un conte de fées !" dans les reality shows américains aux moments de félicité qui parsèment le quotidien, on se raccroche parfois aux idéaux de ces histoires pour enfants, comme un référentiel commun. Qui à l'adapter un peu à la réalité, façon Hansel and Gretel : witch hunters. Cette idée ne traverse pas que les adaptations US (ou espagnoles, cf  Blancanieves), elle se ressent aussi dans l'écriture du cinéma français : le meilleur exemple en est le dernier Jaoui+Bacri, Au bout du conte.

L'idée est là : comment le quotidien suit-il la structure narrative du conte de fées tout en étant ponctué de références qui nous le font rejeter (par anticonformisme ou par préscience des conséquences) ? Le synopsis est simple : nous suivons les péripéties, liées et séparées, de Laura (Agathe Bonitzer), jeune fille prometteuse à la recherche du prince charmant, de Marianne (Agnès Jaoui), tante de Laura, qui cherche à améliorer la vie des gens en luttant contre son inertie, de Sandro (Arthur Dupont), jeune compositeur talentueux et fauché, qui va croiser la route de Laura, et de Pierre (Jean-Pierre Bacri), père de Sandro enfermé dans son cynisme misanthrope et soudain frappé par la peur de sa mort annoncée. Tout y est : le prince charmant, la prophétie, la bonne fée, la conquête de la glorieuse destinée. Ils croisent des personnages secondaires qui incarnent, furtivement, des archétypes de contes de fées : le voisin ténébreux, archétype du loup (Benjamin Biolay), la mère froide investie dans son apparence, façon marâtre (Béatrice Rosen), la fille de Marianne, façon enfant perdu, la copine moins jolie, façon vilain petit canard (Nina Meurisse), une voyante...

Le tout est saupoudré de (plus ou moins) discrètes références à des contes : la chaussures oubliée (Cendrillon), la pomme tendue par la marâtre (Blanche-Neige), le réveil par un prince (La belle au bois dormant), la fille en rouge qui croise le loup (M. Wolf, ça ne s'invente pas... - Le petit chaperon rouge), le fille de riche avec le garçon pauvre (La belle et le clochard), ... Agnès Jaoui a déclaré qu'il y avait plus d'une centaine de références. Brillant. La réalisation s'évertue à mêler vie réelle et images oniriques (à coups de fondus enchaînés, de jeux de transparence, de trucs un peu magiques), emmenant un scénario pas toujours très palpitant (parce que très quotidien) à bon train, si bien que l'on ne s'ennuie pas, sans crier au génie. Voilà un film qu'on ne regretterait pas de voir chez soi à Noël au coin du feu... volant donc la vedette aux contes de Noël faits pour l'occasion : le défi est donc relevé.

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Et, au final, le débat n'est pas tranché : les contes sont-ils vraiment utiles à la vie ? Oui... et non. Oui parce qu'ils collent furieusement à certaines situations vécues. Non parce qu'il semble qu'on n'en tire pas les conséquences appropriées.

Publié dans Ciné

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