Le moulin et la croix (et la bannière)

Publié le par Charlie SaintLaz

En quoi une oeuvre est-elle totale ?

D'abord c'est quoi, ça, l'oeuvre totale ? Le concept nous vient de Germanie : nos amis à la langue qui se décline ont pensé qu'une oeuvre d'art se devait d'imiter le plus possible la nature. Or la nature ne s'arrête jamais à une seule discipline : elle n'est pas que des images, ni juste des sons ou seulement des odeurs. C'est - grosse surprise - tout ça à la fois. Infaisable, tu crois ? Je le pense aussi. Pourtant, certains s'y sont essayés. L'opéra, le cinéma, la performance : avec la convergence des disciplines artistiques, les créateurs essaient d'atteindre l'idée de l'oeuvre totale. Les disciplines "uniques" (la peinture, la danse, la littérature, la musique, la photographie...) semblent alors vouées à provoquer l'imagination pour amener le spectateur à lui ajouter ce qui lui manque pour parler d'oeuvre totale. L'art s'en trouverait donc instrumentalisé et hiérarchisé ? Hum... pas si simple.

Finalement, aller vers l'oeuvre totale n'est qu'un challenge pour l'artiste. Le spectateur n'a qu'à s'asseoir et ouvrir ses sens. Il est plus délicat - et donc plus ambitieux - d'emmener le spectateur sensible à imaginer un complément qui ne figure pas dans l'oeuvre. De lui faire entendre le chant des oiseaux devant une photo de jardin. De lui faire sentir la chaleur du désert du Petit Prince ou l'horreur de la violence dans le Tres de Mayo. Ca, c'est dur. C'est peut-être, justement, ce que nous propose Lech Majewski, un Polonais habité, chez qui les arts plastiques doivent créer d'incroyables effets, avec un tableau qu'on a tous eu sous le nez en remière, quand on étudiait la Renaissance flamande : Le portement de la Croix, de Pieter Brueghel (1564). C'est çui-là, là, en dessous.

The procession to the calvary

Quelle est la démarche de Lech ? Revenir aux origines du tableau. Personnellement, la peinture flamande, je suis pas fan fan. C'est souvent plus terne, plus triste. Ca manque de grandeur dans le réalisme, ça manque d'utopie. Et en mêm etemps, je ne suis pas complètement insensible à la thématique générale, un peu déprimante. En même temps, la Flandre n'est pas vraiment un région qui te donne envie de sauter de joie. C'est pas l'Italie, quoi. Et pourtant, la démarche de Lech m'a donné envie de m'y replonger longuement. Revenir aux origines du tableau de Brueghel, c'est en chercher le pourquoi du sujet, le comment du traitement, le quand du contexte et le où de la géographie. Parce qu'il faut le reconnaître, un peu comme un Où est Charlie ? avant l'heure, La portation de la Croix suscite l'interrogation : c'est quoi, ce tableau ? Où Pieter a-t-il voulu en venir ? Ben c'est justement ça le propos de Lech. Bande-annonce.

Quel résultat ? Entre le discours historique (les Flandres, au XVIe siècle, sont protestantes, mais leur roi, Charles Quint, est catholique : la pression de la Contre-Réforme mène les soldats espagnols à certaines exactions contre les hérétiques ...), l'analyse d'image (thématiques et messages cachés, composition du tableau, symbolisme - et tu sais que j'aime ça, les symboles), la mise en abîme esthétique (le cinéaste travaillant la lumière et les postures comme le peintre) et le travail d'incrustation (qui fait que les personnages et la nature s'animent vraiment dans le tableau), le film est, en soi, un vrai chef d'oeuvre visuel, entre le drame et le documentaire. Mais (tu me connais, il y en a toujours) le film souffre de tares qui le rendent bien long. Et vite Brabant barbant. Ces poses à tout bout de champ, qui durent des minutes entières ... Rhaaa !! Et ces pseudos danseurs sur de la musique au flutiau, c'est quoi, c't'analyse des danses d'époque ? Et puis alors l'absence de tension scénaristique ... non, vraiment, ça décourage un peu. Avoir valorisé à ce point le nom des acteurs sur l'affiche (Rutger Hauer, Charlotte Rampling, Michael York), c'est limite mensonger : ils se limitent à parler en voix off sur un ton sentencieux, et à prendre des attitudes (avec des regards pesants) digne de la peinture de l'époque. Pas de révolution du jeu d'acteur, en somme.

 

Alors ? Alors c'est beau, c'est vrai, c'est tout à fait sidérant, même, par moments, et il y a un travail visuel absolument remarquable ... mais ça ne va nulle part. Ca en devient le moulin et la croix et la bannière de tenir jusqu'au bout. Autant dire que le contemplatif à la Tree-of-Life a une nouvelle recrue. Et ça tombe bien, Tree of Life a obtenu une Palme d'or ...

 

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BRUEGEL

Le moulin et la croix

 

un film de Lech Majewski

(1h32)

 

sorti en salle le 28 décembre 2011

Publié dans Ciné

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