Quelque chose de léger

Publié le par Charlie

La magie de la télé sur internet, c'est la possibilité de revenir sur des émissions exceptionnelles qu'on aurait raté. Comme j'avais pris plaisir à voir (en différé) Le soulier de satin, j'ai pu me faire Peer Gynt au calme, en intra-veineuse.

Au départ, c'est une pièce de théâtre d'Ibsen, mise en musique par Grieg pour l'opéra de Christiana en 1876. Dépoussiéré par notre XXIè siècle iconoclaste, ça donne une mise en scène ingénieuse et épurée plutôt impressionnante.

Mis en scène par Heinz Spoerli avec le Ballet de Zürich et dirigé par Eivind Gullberg Jensen avec l'orchestre et le choeur de l'Opéra de Zürich, Peer Gynt avait là des allures dignes de la perfection. Entre le rôle titre (Marejn Rademaker), carrément crédible, et la jolie Solveig (Yen Han), d'une grâce infinie, le spectateur en avait pour son argent.

30060283-01Peer Gynt est fils de paysans, humblement lié à Solveig, mais terriblement prétentieux. Il décide d'aller parcourir le monde pour y prouver sa supériorité. Il traverse une noce, où il délaisse Solveig pour la mariée, Ingrid. Il explore la montagne, où il rencontre le roi et s'éprend de sa fille, les Enfers, où il rencontre la Mort, l'Afrique, où il croise bédouins et Arabes, etc. D'une poésie infinie, la pièce d'Ibsen (résumée ici à quelques tirades et quasi exclusivement à la musique de Grieg) se veut une quête ridicule de l'identité, où le personnage central subit échecs sur échecs mais parvient toujours à s'échapper vers un ailleurs plus dépaysant que l'ici. Jusqu'à retrouver sa Solveig. On pourrait y voir une certaine forme d'Odyssée à l'envers.


Côté danse, on peut parfois percevoir le manque d'inventivité gestuelle, mais l'oeil et l'esprit ne s'ennuient jamais : la mise en scène, les déplacements, les mouvements d'ensemble, les thématiques abordées sont excellentes. Une ronde festive, joyeuse, furieuse durant la noce, des canons d'une grande inventivité, un groupe varié qui se retrouve dans le geste, qui en vient aux mêmes conclusions. Les sauts sont nombreux : ils tournent, ils virevoltent, ils s'élancent tous. Les portés sont nombreux, légers, comme aériens. La fille du roi de la montagne lui fait littéralement tourner la tête : c'est beau. Dans les ténèbres, tout est plus garessif, plus sombre. Et dans la montagne, tout est au sol (sacrées trolls ...). Cette danse est parfaitement éxécutée, dans une écoute et sur un timing aberrant tant il est respecté. Le ballet de l'Opéra aurait bien besoin de la rigueur du ballet de Zürich.

Balade.jpgL'interprétation théâtrale par les danseurs est assez remarquable. Inattendue, même, lorsque l'on connaît les traditionnelles mises en scènes institutionnelles. Peer Gynt tombe amoureux de la mariée : que leurs regards sont tendres ! Les mains tendues, les regrets qui font courber la tête, les envies qui donnent des ailes : rien n'est à jeter. C'en est fou. On lirait presque un sourire, mais on est certain de déceler l'inquiétude, la folie, l'étonnement et la grandeur dans les yeux des interprètes. vraiment, on se demande pourquoi l'homme est doué de parole. Jusqu'à ce que quelques mots, durs, percutants (en allemand, en plus ...) soient lancés dans l'air : on comprend que le monde est plus beau quand il est muet.

C'est un ensemble, vraiment.
Tiens, quand Peer Gynt entre dans les ténèbres, la musique se fait plus grave, plus dangereuse, plus terrible ... La danse est plus ronde, plus au sol, plus contemporaine. La musique se déconstruit, elle quitte l'harmonie douce des cordes pour les méandres abrupts des cuivres : Peer affronte les êtres étranges, ils le soulèvent, le malmènent. Un porté ? Il s'effondre juste ensuite. Est-il porté aux nues ? C'est pour mieux choir ! Un saut ? Il s'envole et retombe. Il s'échappe au delà du miroir pour mieux revenir s'offrir aux ombres. Il roule sur elles, alors même qu'elles s'échappent. Des êtres étranges, cadavres à la tête gonflée, s'agitent, se rassemblent : ils sont une armée ! Une princesse morte ? Peer Gynt s'en amourache, mais elle le replonge dans les créatures étranges. Il semble ne pas s'en sortir. La musique tournoie, enfle, crie presque. La tempête gronde. Le choeur s'en mêle. Il meurt ? Non, il se réveille dans la montagne. Sa Solveig est là, délicate, douce, grâcieuse...

Publié dans Danse

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