Tu seras un homme, mon fils.

Publié le par Charlie SaintLaz

Oui, mais lequel ?

Cuellar, jeune Péruvien prépubère, plein d'innocence, content d'être intégré dans sa nouvelle bande de copains, intelligent, drôle, joueur, se souviendra toujours de cette journée, qui n'avait rien de spécial, au début. De Judas, aussi, le chien au regard mauvais. De la séance de foot, et des douches. "Souvent ils se douchaient aussi, wou, mais un jour, wou wou, quand Judas apparut dans la porte des vestiaires, wou wou wou, seuls Lalo et Cuellar se lavaient..." Peut-on devenir un homme quand, dès l'enfance, on est surnommé "Petit Zizi" ?

Chiots.jpgCommencer la lecture des Chiots de Mario Vargas Llosa, c'est tout d'abord être surpris par la forme - on se croirait face à un gamin qui a vécu quelquechose de très fort, et qui raconte tout sans faire de phrases, en les mélangeant, en parlant vite, sans ponctuation, en mêlant les faits, les discours, les éléments du décors, ses pensées, tout, te dis-je, et l'on sourit de ce tsunami verbal, simple, difficile à suivre - puis, peu à peu, par le fond - combien sont-ils à raconter ? 4 ? Ou plus ? Ils parlent les uns des autres, mais surtout, de ce qui est arrivé à Cuellar, et comment, de petit champion (la tête et les jambes !), il est devenu un ado taciturne, un jeune homme blasé et frustré, un petit hors-la-loi, un petit caïd, puis un homme retiré du monde. Tout ça parce qu'après une séance de foot à l'école, le chien du voisin a déchiqueté chez Cuellar ce qui fait d'un humain un garçon, et ainsi, ruiné ses chances de devenir un homme comme la société l'entend.

Plusieurs phases, dans ce court roman (cette nouvelle ?). La première, pour découvrir le môme, ses copains, la vie tourbillonnante d'une meute de gosses. Puis l'accident. Et crois-moi, cette partie, brève, qui semble sans graves conséquences dans les mots et les formules, est malgré tout tellement bien amenée que tu en as le coeur serré et les larmes aux yeux. Mais les gosses ne voient pas le drame, la vie continue, ils s'amusent toujours. Nouvelle phase : quand les filles deviennent le centre d'attention de la meute. Début de la descente aux enfers... des enfers psychologiques, puis moraux, avant de devenir sociaux. Pauvre gosse ...

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"Il entendit les aboiements de Judas, les sanglot de Cuellar, ses cris, et il entendit des hurlements, des bonds, des heurts, des chutes, puis seulement des aboiements..."

Non, il n'y a pas à dire, il y a dans l'écriture de m'sieur Vargas Llosa, dans ce bouquin, quelquechose d'irréductible, comme une puissance inscrite dans les mots, dans les phrases, qui donne à l'ensemble une vitalité percutante, une véracité quasi palpable. Si, au delà des mots et de l'histoire, on regarde l'écriture de l'Hispanio-Péruvien, on voit dans les Chiots (1959) un croquis sociologique incroyable de la société latino-américaine des années 1950, évoquant une jeunesse que l'on ne considérait pas encore comme un stade essentiel de la formation de la personnalité adulte. Vargas Llosa, visionnaire ? Non, Nobel de la Littérature pour l'ensemble de son oeuvre, en 2010.

Publié dans Grands mots

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