Wieviel sind gestorben ?

Publié le par Charlie

Himmler et Goering sont sur un bateau. Ou mieux, tiens, dans une pièce de théâtre, et se lancent à l'attaque de la race juive. Déjà vu ? Pas sûr. Ca s'appelle Du cristal à la fumée. Un titre évocateur, tant il évoque les exactions nazies, mais aussi les préjugés (encore tenaces aujourd'hui, mais surtout dans l'humour et les têtes faibles) qui poursuivent les Juifs.

De la Nuit de Cristal à la Déportation, donc.

Dans la nuit du 11 novembre 1938, les vitrines des magasins tenus par des Juifs ont été détruites, pour leur nuire. Sauf qu'ils sont assurés, donc les dignitaires du Reich sont mis face à leurs assureurs. Un point de départ original pour lancer une pièce de théâtre montrant les discussions animant les plus grands dignitaires nazis, allant de cet antisémitisme primaire à la création de la Solution Finale.
du-cristal-la-fumee.jpgLes Juifs sont vus comme un ennemi intime, une cible omniprésente, obsessionnelle, à laquelle on voue une haine profonde, destructrice, fataliste : cette situation est l'a priori qui construit toute la pièce. Vu comme on vit dans le souvenir de la Seconde Guerre, on n'a aucun mal à imaginer ce sentiment, on sait où il mène, on le condamne, naturellement. Mais les raisonnements suivis par la fine équipe sont intéressants parce qu'ils permettent de voir à quoi la haine facile et hâtive mène. D'un constat à une décision sans grande emprise, on passe petit à petit les Juifs allemands à la moulinette. Commerce, médecine, justice, fonction publique, enseignement, industrie ... Peu à peu, ils sont l'objet d'une exclusion systématique par décision gouvernementale. Puis on s'attaque à leurs libertés. Puis à leur dignité. Puis à leur identité : l'étoile jaune apparaît. On glisse, doucement, d'un sujet à un autre. Les ghettos sont une bonne solution, mais ils restent dispersés : le rassemblement de milliers d'entre eux dans un même quartier à l'écart des villes serait le mieux. On les ferait travailler. Mais on ne les élimine pas en les mettant de côté ... On le voit, il suffit d'une considération logique à propos d'un peuple qu'on considère comme des cafards, comme des déchets, pour qu'une décision draconienne et terrible apparaisse.

9782213628554-G.jpgEn scène, des grands noms du Troisième Reich (Goebbels, Funks, Himmler, Heydrich, ...) dont les paroles, suite aux Lois de Nuremberg (1935), ont été dactylographiées à l'époque, relues par Jacques Attali, qui en fait cette pièce aux accents terribles. "Nous devons régler cela par l'épée et le feu." Par moments, on quitte les hautes sphères de la pensée approfondie, la mémoire et le bon sens nous reviennent, et on est horrifiés. Heureusement. La pièce joue son rôle : elle montre comment on plonge en douceur, mais rappelle en quoi cette plongée est dangereuse. Pour justifier la Shoah, l'un s'écrie "Qui se souvient aujourd'hui du génocide arménien ?" : rien à craindre. Une leçon d'histoire et d'oubli. La mise en scène se veut minimaliste : un dialogue, un débat, une discussion à plusieurs voix, où une seule retentit vraiment : celle de Goering, celui qui mène l'affaire juive à ... la fumée. Heydrich s'inquiétant du sort des commerçants juifs ainsi expulsés crée un silence ? Un sifflement suraigu se fait entendre, comme si la gêne et la colère créaient des interférences avec les événements. Goering les romp toujours par quelque colère, asseyant son autorité, contraignant l'accord à leaproposition avilissante précédente. Parfois, "Monsieur le ministre de la Justice" ressemble à "Monsieur le ministre de l'Injustice". Un peu d'ironie, mais jamais d'humour. Il y a des choses qu'on ne peut tourner en dérision.

Daniel Mesguich a fait simple dans la mise en scène, mais c'est comme ça que ça marche. Ils ne font que lire les notes, ils ne saluent pas, ils ne sont pas fiers de présenter la pièce, non : les acteurs s'effacent derrière les personnages. On n'applaudirait pas, sans doute. Un ton de gravité règne, et cette gravité fait écho en nous, en ce qui nous dégoûte et nous attriste le plus : l'aveuglement, la haine, la colère.

Publié dans Théâtre

Commenter cet article