Xenos (Le Moche)

Publié le par Charlie

Xenos ("étranger", en grec) ou, si j'étais vraiment précis, Alter ("autre", en latin), juste pour soulever la question de notre appréhension de "celui qui n'est pas comme nous". Pas question de racisme ou de xénophobie, simplement d'un peu de différence et de bon sens.

On établit, en vivant en communauté, des règles pour ne pas empiéter les uns sur les autres. C'est la base de la politique (politeia, "constitution" en grec) qui régit la structuration et le fonctionnement d'une société. Cette politique est propre à un groupe, qui la construit pour lui-même et la respecte donc. Elle est définitoire d'un modus vivendi, donc d'une identité. On crée, par la politique, les bases sur lesquelles chacun peut se reconnaître et se construire autant comme individu que comme membre du groupe.
Dès lors, on le sent poindre, les dérives sont possibles lorsqu'il s'agit de décider des politiques. Que ce soit une minorité pour la majorité (oligarchie, monarchie) ou l'inverse (démocratie, ...), aucun système politique ne peut éviter la dérive de ses propres décisions. Et je ne parle pas que de gouvernement national : cette idée prend aussi effet dans tout ce qui a une vocation publique : publicité, médias, art, etc.

Le_Moche_Mayenburg-copie-1.jpgCe qui me permet d'évoquer le sujet abordé par Le Moche (Der Hässliche) de Marius von Mayenburg, vu en lecture au 14 avenue Parmentier (tenu par La Générale), près du métro Voltaire, dans une mise en scène (en cours, donc) de Maïa Sandoz, avec Sinan Bertrand, Serge Biavan, Paul Moulin et Maïa Sandoz. Sur une invitation de l'Illuminé.

Lette est ingénieur, mon son patron, Scheffler, préfère envoyer son assistant, Karlmann, pour présenter son nouveau processeur au Congrès. La raison ? Incroyable que Lette ne soit pas au courant. Personne ne semble lui avoir déjà dit ce qui est pourtant évident. Lette est incroyablement moche. Sa femme Fanny l'a tout de suite vu, mais elle a dépassé ça. 

 

Lui : Tu me trouves moche ?

Elle : Ce n'est pas ce que je trouve ou ce que je ne trouve pas : tu ES moche.

 

Lette, devant cette révélation, ne peut le croire. Lui ? Moche ? Et pourquoi personne ne lui en a parlé auparavant ? Il croise un chirurgien esthétique qui lui avoue qu'il ne voit même pas ce qu'il pourrait faire pour lui. Lette est sidéré. Et pourtant, le doc l'opère.

 

Le médecin : Même si je rate ...

Lette : Même si vous ratez, ce sera toujours mieux que maintenant ?

 

PaulMoulin.jpgL'opération est un succès. Lette est toujours Lette, mais son visage est une splendeur. Les choses changent. Il fait les congrès, sa femme le regarde autrement, il attire comme un aimant le désir des femmes ... et des hommes. Il devient égérie du médecin, comme preuve de son talent médical.

Karlmann, l’assistant de Lette, est repoussé par Fanny, l'épouse de Lette. Elle est fascinée par le visage de son mari. Ni une ni deux, Karlmann décide de se faire faire le même visage. Et ce n'est pas le premier : dans la rue, on croise de plus de plus de Lette. Non, d'hommes portant le même visage que Lette. Pas un autre, pas quelquechose de proche : une copie conforme. Le visage de Lette n'est pas devenu une référence approchante du désir : il est devenu la nouvelle norme de beauté. Le monde de Lette Superstar va changer : les femmes vont voir ses jumeaux moins caractériels, son médecin embauche un Lette moins cher, Fanny prend Karlmann, plus jeune, pour amant ... Aucun n'a la sensation de tromper Lette : ils le remplacent par des hommes qui lui ressemblent. Lette veut revenir en arrière, mais impossible d'enlaidir : le médecin ne sait pas faire. Lette veut en finir.

Dans une scène finale, métaphysique, où les différents Lette se croisent (Est-ce un miroir ? Sont-ils deux ? Et lui, est-ce l'original ou une copie ?), le Moi et l'Autre se mêlent. Je te/me/l' aime.

 

Le fils (ayant le visage de Lette) : Tu es beau.

Lette : Comme c'est gentil de ma part de me dire ça !

 

Même le chirurgien finit par s'opérer lui-même.

 

Le médecin : Alors on va commencer par le nez, parce que c'est ce qui ressort le plus...



La beauté et la dictature de la plastique : stigmatisation et mise de côté des moches, sans vergogne. Xenos.
On se ressemble tous, on est tous différents. Alter.

Publié dans Théâtre

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