Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

La tête dans les étoiles. #interstellar

Publié le par Charlie SaintLaz

Fictive vérité.

Naïveté, lucidité, désillusion, dogmatisme, scepticisme, intégrisme, déni, pessimisme : et toi, es-tu plutôt bisounours ou acrimonie ?

Je suis souvent admiratif du raisonnement, quel qu'il soit, qui que soit celui qui l'élabore. Un raisonnement, c'est un énorme tas de connexions de neurones, des trucs chimiques de partout, dans tous les sens, parfaitement organisés sans être monotones - je veux dire : si chacun raisonne, il n'y a pas qu'une seule façon de raisonner (sans quoi chacun penserait pareil), donc pas qu'un seul ordonnancement de connexion synaptiques menant au raisonnement. Tu me suis ?

Mais surtout, un raisonnement, c'est un formidable livre d'histoires à ouvrir. Un raisonnement, c'est l'héritage d'un passé lui-même constitué d'un très gros tas de connexions, c'est un instantané, une photo d'aujourd'hui (genre "voilà où m'ont mené toutes mes connexions passées"), c'est la promesse d'avenir, la base d'une projection de potentiels raisonnements à venir, le substrat des connexions futures. C'est cette histoire qui vaut toujours, TOUJOURS la peine d'être creusée, questionnée, déroulée, pour mieux cerner qui se cache sous l'apparence, il faut savoir ce qui se passe là-haut, dans le ciel des idées engoncées entre les os temporaux.

Prenons un exemple.

Un bon copain me dit ne pas avoir aimé Interstellar parce que le film n'est pas crédible. Faut dire qu'apparemment, toute la promo du film s'est faite sur fond d'extrême véracité du propos, un astrophysicien de haut niveau au conseil scénaristique est même évoqué. Et du coup, au vu du film, la déception est immense : les faits ne sont pas crédibles, mais ils sont construits de telle façon qu'ils pourraient l'être. On passe donc de la Vérité nue à la véracité d'une construction scénaristique basée sur l'onirique, le psychique, l'humain - donc le faillible.

Faut dire, d'une part, que la vérité nue aurait fait tourner court le film : la finitude de l'esprit et son impuissance physique n'auraient rien donné (sinon, peut-être, un remake de Melancholia). Et d'autre part, le propre d'un film se passant dans l'espace est nécessairement de dépasser le réel : la fiction, fût-elle une science fiction, n'a d'autre objectif que de raconter une histoire, de transformer la vérité. Donc le vérité d'une fiction, si je puis me permettre, tu vois le hiatus.

Et tu me diras : à quoi il sert, alors l'astrophysicien, là ? Et bien... Pas à dire ce qui est, non, mais à donner les bases justes à l'extrapolation nécessaire au scénario, donc, pour faire simple : au délire.

Fantastique.

Le pitch : la Terre touche à sa faim fin. Dix ans auparavant, on a envoyé des grosses têtes solitaires explorer une faille dans l'espace à la recherche de nouveaux mondes à coloniser. Aujourd'hui, une poignée de petits génies utilisent ce qui reste de la NASA pour aller voir 3 des planètes explorées. Avec des distorsions espace/temps, des enjeux familiaux et/ou romantiques, la survie de l'espèce en toile de fond et l'espace infini en guise de décor... Whaou.

Fantastique, donc, dans le sens où le film relève du fantasme. Tu peux évidemment le prendre au premier degré : une course contre la montre pour trouver à l'Humanité un nouveau berceau à polluer. Tu peux aussi le voir comme une fable sur le possible, l'onirique, et, au final, c'est une métaphore de l'homme, tout bêtement, dans ce qu'il a d'eschatologiquement inquiet, de rationnellement imaginatif, d'irrémédiablement bourré d'espoir. Et dans ce domaine, les Américains ont non seulement créé le modèle normatif, mais ils ont aussi su lui donner la forme qu'il faut pour que tu t'en souviennes. Christopher Nolan ne dépare pas au tableau : son histoire est pleine de beaux sentiments, d'inventions aussi improbables que pas crédibles, tout y est éminemment criticable, voire risible par moments... Il n'empêche que tu ressors d'Interstellar en ayant l'impression d'avoir vécu une incroyable épopée spatiale, un truc à couper le souffle, un vrai film d'action... à condition de ne pas prendre le discours scientifique au pied de la lettre.

Si tu n'as pas de place pour l'imagination - et, d'une certaine façon, pour la résignation de ta raison -, alors fuis, jeune padawan.

Publié dans Ciné

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Doit-on parier sur Tom Hardy ?

Publié le par Charlie SaintLaz

Rien à voir avec Françoise.

Dans la famille bankable, je demande Tom Hardy. Tu aurais du mal à t'en souvenir dans l'immédiat parce que ses grands rôles sont ceux de la métamorphose physique impressionnante au point de nous faire oublier son vrai visage. Pourtant, tu l'as vu dans Inception, The Dark Knight rises, Bronson ou encore La Taupe, dans des rôles qui sont loin de le faire passer inaperçu. Du coup, sans être incontournable, il est une pièce bien en vue du grand échiquier du cinéma anglophone : dans la famille bankable, il est donc le cousin de province, tout Anglais qu'il est dans les studios hollywoodiens.

A l'image de Kate Winslet ou de Hugh Grant, le petit Londonien est donc parti à la conquête d'Hollywood, avec succès : Ridley Scott, Sofia Coppola, Steven Spielberg, Nicholas Winding Refn, Christopher Nolan, tout ce petit monde a remarqué qu'il faisait joli à l'écran, mais pas que.

Parce que Tom Hardy, c'est quand même un physique.

Doit-on parier sur Tom Hardy ?

Sans avoir été élu l'homme le plus sexy de l'année, on peut lui décerner le titre des plus belles lèvres du cinéma. Mais ce n'est pas franchement le propos, évidemment : parlons cinéma.

Outre de grands rôles dans des films populaires (Bronson, The Dark Knight Rises...), Tom s'est illustré dans des films austères et sérieux, où il laisse une trace remarquable (La Taupe, notamment).

Je te propose de porter le regard sur deux films sortis cette année : Locke, de Steven Knight, et Quand vient la nuit, de Michael R. Roskam. Images.

Dans ces deux films, Tom Hardy incarne Mitterrand la force tranquille. Le bestiau habitué aux tâches viriles, protecteur et sûr de lui, le mâle tel que le gender le construit, une figure connue, donc rassurante. Mais surtout, il offre une prestation nickel, des personnages habités, dans des performances aussi variées que le huis clos ou le film de genre.

# Locke

Un habitacle de voiture. Un conducteur sur les routes anglaises. Une floppée de coups de fil. Le scénario semble tenir sur un timbre post, et pourtant, l'histoire de cet homme qui traverse le pays, de nuit, quittant famille et boulot pour se montrer digne du statut d'homme, responsable, honnête, présent dans les difficultés, tient le spectateur en haleine. Passant tour à tour de bourreau malhonnête à sauveur en puissance, il offre une plongée dans l'univers mental d'un homme d'aujourd'hui, la vérité criant dans les images de pénombre, les émotions lisibles sur son visage solide, l'esprit tourmenté traduit en peu de gestes, en quelques attitudes auxquelles l'acteur donne une justesse sidérante, quand on y repense. Du talent brut.

#Quand vient la nuit

Un bar, de l'argent, une mafia, un caïd, une fille, un barman réglo. Le décor est planté pour une bonne vieille soupe ciné. Et pourtant, le scénario fait la part belle au barman, un brave type abruti par le système qui t'interdit de réfléchir, parce que (se) poser des questions, c'est se mettre en danger. Oscillant entre la loi de l'ignorance et le refus de se faire marcher dessus, notre homme ne recule jamais, cherche toujours à résoudre, à se dédouaner, à écarter les problèmes... tout en évitant d'y laisser ce qu'il aime empêtré. On ne suit que ses actes, soumis à notre jugement, sans savoir ce qu'il a en tête pour nous servir de circonstances aggravantes ou atténuantes. Un rôle tout dans l'image, donc, dans la précision du geste de l'expression, servi par une réalisation aux petits oignons (sans être ambitieuse). Bref, l'acteur mis en lumière. Avec succès.

 

D'où ma question : faut-il parier sur Tom Hardy ?

Publié dans Ciné

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Le corps, le temps et moi.

Publié le par Charlie SaintLaz

L'âge n'est qu'un chiffre.

Quitter une dizaine, sans bilan, en paix avec le passé, aux prises avec le présent, le front offert à l'avenir. Réaliser, aussi, que ledit front est moins lisse qu'avant. Flipper un peu. Le corps... non, mon corps, mon lieu où je suis enfermé, où je prends mon aise, sur lequel je m'appuie pour conquérir mon monde. Ca me rappelle les hétérotopies de Michel Foucault.

Je mesure le temps qui passe sur mon corps. Agilité, finesse, équilibre. Le geste, depuis toujours, comme expression visible que je suis en vie. Alors la danse, très vite... Danser, c'est sauver son corps de l'indifférence. C'est lui donner la force, l'énergie, la précision, la sensibilité. Et donner cela à son corps, c'est le donner à soi, à l'expression, à l'être, au devenir.

Danser m'a permis d'exister. Timide, dominé, mal à l'aise, l'enfant que j'étais devenait, cours après cours, plus maître de lui-même, respectant les consignes, mais seul décideur du mouvement, de sa justesse, de sa perfection. Par le travail. Spectacle après spectacle, interprète d'abord, chorégraphe ensuite, connaître et utiliser mon corps signifiait prendre le pouvoir, m'imposer les règles gestuelles, savoir les proposer aux autres, les décrire.

Vieillir, plus que m'inquiéter, me questionne. Danser toujours, mais user le corps, changer de corps, donc sans doute changer tout court. D'autant que, pour reprendre Dorothée Gilbert, "plus on vieillit, plus on a de choses à dire". Ce qui allait bien avec ce dit Dominique Mercy : "Il y a peut-être une course-poursuite engagée avec la mort. La danse a touché autre chose que le seul désir de bouger."

L'adaptation, évidemment. Vieillir, ce n'est pas mourir un peu, c'est changer. Et changer impose de s'adapter. Comme mon handicap, qui m'a diminué, je me suis adapté. Par la danse, notamment. Dans ma danse, bien entendu.

Dans Let's Dance (part.3, réal. Olivier Lemaire), diffusé sur arté ces derniers temps, le danseur-chorégraphe Hédi Thabet revient sur le handicap qui est le sien* : "C'était évident pour moi de venir sur scène, avant, parce que je savais ce que j'avais à faire. Après, quand tu te poses la question "C'est quoi, mon désir, maintenant ?", par rapport à la scène, par rapport à ce que j'ai vécu, si j'ai envie de venir, ce que je sens le mieux... Tiens, moi, le mieux, c'est sur une jambe, avec les cannes, au niveau de la circulation, c'est très logique, c'est comme ça que je me sens le plus léger. Sauf que la vision de cette chose-là - c'est-à-dire que tu arrives sur un plateau avec une jambe, tu arrives avec deux jambes - les gens n'ont pas la même interprétation. Mais ce n'est pas le propos. Ce n'est ni à cacher, ni à revendiquer."

Ni à cacher, ni à revendiquer. Exactement. Une fatalité, mais pas une fin, au contraire. Juste la même liberté, différemment.

Alors s'adapter, bien sûr, sans problème. Donc vieillir... bien entendu. Avec plaisir, même.

* Hédi a perdu une jambe lors d'un cancer des os.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

L'Etre et le Paraître (American drama)

Publié le par Charlie SaintLaz

Point de métaphysique, non. Juste deux films à voir... même si moi je ne suis pas forcément enthousiaste.

# L'Etre

Il est partout : Xavier Dolan, garçon aussi talentueux que controversé, a réalisé la plus belle tournée de promo qu'on ait vu depuis longtemps pour la sortie de son 5e long métrage, Mommy. Dolan, je le suis depuis la choc J'ai tué ma mère, que j'admire au point d'en être devenu l'ambassadeur Vodkaster. Autant dire que j'attendais Mommy de pied ferme. Pourtant, Dolan, c'est l'ascenseur émotionnel : emballé par J'ai tué, calmé par Les amours imaginaires, refroidi par l'interminable Laurence Anyways, réchauffé par le brûlant Pierre-Yves Cardinal Tom à la ferme, à quelle sauce allais-je être mangé et/ou manger Mommy ?

Diane récupère son fils Steve, viré d'un centre de rééducation comportementale. Faut dire que le gamin est à fleur de peau, passant de l'exaltante puissance de l'enfance à la violence fantastique de l'adolescence. Mais gérer un môme intenable n'est pas facile, et la relation mère-fils est sans cesse sur la brèche. La voisine d'en face, Kyla, instit' en break mal à l'aise dans sa vie, s'avère être d'un grand secours : elle calme le petit, soulage la mère, et s'épanouit au passage. La belle, la bête et le saint-Bernard.

Dolan est doué. Doué pour filmer, avec une richesse d'image qui ne s'est jamais démentie : il cisèle sa photographie pour mieux soutenir le propos absolu de ses film, caché dans une histoire ancrée dans le quotidien, le réel. Pourtant, dans Mommy, la poésie et la beauté léchée s'estompent face au sujet : plus qu'un film esthétique, c'est un film social. Mais les archétypes des personnages, frisant la caricature, empêche la beauté de t'exploser au visage. La scène encensée par mes confrères de la danse en famille sur On ne change pas m'a laissé indifférent, malgré sa poésie de parenthèse douce dans un contexte de brutes.

Suis-je donc passé à côté du film ? Embarqué par le propos, séduit par Anne Dorval (Diane), je suis sorti de Mommy en me disant qu'il me manquait quelque chose. Quelque chose de grandiloquent, de ténébreux et d'universel. Un rapport mère-fils conflictuel mais touchant, jonché de paradoxes et de fulgurances, ne me suffisait pas.

Pas conquis, donc... mais incapable de ne pas t'encourager à y aller.

 

# Le Paraître

Autant je peux prétendre avoir vu tout Dolan, autant Fincher... Alien, Se7en, Zodiac, The Social Network m'avaient assez séduit pour m'attirer en salles, avec des résultats variés. Surkiffance absolue pour The Social Network, ennui sidéral devant Zodiac, même si je ne jette pas *tout* le film avec l'eau de la postprod. Autant dire qu'avec Gone Girl, je m'attendais à tout, au meilleur comme au pire.

Gone Girl, donc. Nick Dunne a l'air d'un type bien. Un matin, sa femme disparaît. Toute la communauté se mobilise, l'affaire gagne la presse locale... Peu à peu, une série d'indices mène à désigner Nick himself comme étant à l'origine de la disparition. Plus le film avance, plus l'étau se resserre, on la croit morte, on le croit coupable, mais lui nie. Et justement...

Je m'attendais à un ronflant polar où le mari, se croyant auteur du crime parfait, allait être peu à peu adossé à la vérité, la rédemption s'offrant à lui d'une incroyable et symbolique façon. C'était oublier la passion de Fincher pour les scénarii alambiqués, les twists renversants et les scènes faites pour perdre le spectateur. J'ai été servi. Non seulement, gagné par l'intensité du film et son rythme allant bon train, je me suis laissé bercé par le scénario, mais en fait, je n'ai rien vu venir. Rien. Aucun des twists, aucune des scènes fortes, aucun des traits cachés des personnages... alors qu'ils sont parfaitement fincheriens (inadaptés, aliénés ou obsessionnels).

Là, Ben Affleck tient un Dunne bonne pâte mais largué, parce que face à l'incompréhensible, à une intelligence et une logique féminines qui le dépassent, le terrorisent autant qu'elles le séduisent. Une prestation juste. En face, Rosamund Pike incarne la disparue, Amy, aussi innocente en apparence que redoutable, avec un brio qui fait frissonner et génère en toi moi un désir teinté de perversion... Je pourrais en parler longtemps, mais je me sens bien petit devant l'immensité de la tâche. Résumons.

Musique, montage, photographie, effets visuels, interprétation, scénario : rien n'est à jeter dans ce film qui vient questionner les comportements - "normaux", attendus, policés, réels, imprévisibles ou délirants. Des comportements qui trahissent des personnalités et leur puissance réalisatrice. Et toi, dans ton siège, baladé par l'histoire ou à l'affût de la richesse visuelle (voire les deux). Extra.

En conclusion : Mommy dresse le portrait d'une Amérique aux prises avec la réalité, une Amérique à bout de souffle, fut-elle québecoise / Gone Girl s'attaque aux apparences de l'american way of life, thème récurrent d'une Amérique qui se voile encore la face. Dolan est plongé dans l'être, Fincher dans le paraître. Deux films pour deux modes de vies occidentaux, la vérité des sentiments en épée de Damoclès.

Pour autant, pas de leçon de cinéma, mais deux films à voir, pour saisir la complexité d'un cinéma d'outre-Atlantique riche, travaillé, intelligent.

Publié dans Ciné

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Pastorale en 3 actes et 3 films français.

Publié le par Charlie SaintLaz

Heureux qui, comme Ulysse...

A quel âge devient-on mûr ? Alors que mon heure approche, je me questionne sur ce qui m'interpelle, m'anime, m'a poussé et freiné, avant. Avant. Et je réalise que ces atermoiements, qui me font peu à peu passer d'insouciant, frondeur et fonceur à réfléchi, révolté et réservé, correspondent peut-être à une forme de mastur maturation, de passage rituel des Modernes aux Anciens. La lutte éternelle incorporée dans les âges d'homme.

Y'a-t-il donc un avant et un après ?

Pour répondre à cette question, j'appelle à la barre trois films français sortis en 2014.

 

# Acte 1 - D'Honoré à Pio

1607. Honoré d'Urfé publie le début de L'Astrée, premier roman moderne français, où, en gros, il raconte comment, dans le Forez du Ve siècle, Astrée a douté de la fidélité de Céladon, au point que les deux bergers se retrouvent embourbés dans une situation qui les pousse au suicide.

400 ans plus tard. Eric Rohmer reprend l'histoire et tourne Les amours d'Astrée et Céladon, avec Jocelyn Quivrin dans un rôle secondaire. L'image est bucolique et inspirée de l'imagerie antique des peintures classiques, le rendu est naïf, artistique et littéraire, à l'image du cinéma du maître.

7 ans plus tard. Léa Fazer reprend l'histoire de la rencontre Rohmer/Quivrin et tourne Maestro, avec Pio Marmaï dans le rôle de Quivrin. Film à double histoire : celle des personnages, Henri (inspiré de Quivrin) le jeune fou plus Need for speed que Les 400 coups, et Gloria (jouée par Déborah François) la bohème littéraire et candide, le premier luttant pour séduire la seconde, et celle du film qu'ils tournent, inspiré de L'Astrée. Jeu croisé, donc, entre la romance impossible d'Astrée la méfiante et Céladon la victime, et la romance impossible entre Henri le foufou et Gloria la posée. Brillant.

Maestro est un film charmant : le charme de la simplicité des sentiments par un déplacement de la vie - d'une part parce que le tournage a lieu à la campagne, loin des excès de la ville, d'autre part parce qu'ils sont acteurs, leur permettant de tricher sur ce qu'ils sont, de jouer des personnages. La vérité des sentiments naît de leur pureté, de leur épuration, le temps se distend, la vie est plus calme, entraînés par le réalisateur (inspiré de Rohmer), et plutôt bien rendu par Fazer.

Ah tiens, parlons-en, du rendu : éthéré, sain, dépouillé jusque dans l'image, nimbé de ce mystère que l'on dirait antique, alors qu'il s'agit de truchements propres aux plateaux de cinéma... Confusion des genres, des lieux et des époques : le cinéma tel qu'on l'aime.

Même si on ne peut pas s'empêcher de se dire que le cinéma dans le cinéma apporte toujours un peu plus de preuves sur la fausseté du monde du cinéma : fugace, circonstancié, artificiel. Et pourtant, comme le montre ce film, il peut transformer les gens. Durablement.

# Acte 2 - Ovide reloaded

A peu près à l'époque où Jésus apprenait à faire ses premiers pas (sur l'eau ou non), Publius Ovidius Naso (et ouais...) écrivait douze mille hexamètres dactyliques (un long poème, quoi) racontant le monde gréco-latin des origines à Auguste. Il reprend grosso modo les grandes histoires de la mythologie. Tu sais, celles qui ont bercé notre enfance innocente et les péplums américains testostéronés et wonderbrés (Le choc des Titans, Troie, 300, Hercule, tout ça, oui).

Les dieux, les déesses, les héros, les nymphes, les monstres, les mortels, leurs amours, leurs sentiments, leurs plats préférés et le who's who de la coucherie olympienne. Ca s'appelle Les Métamorphoses.

Vingt siècles plus tard, Christophe Honoré pioche ses histoires préférées et catapulte les personnages d'Ovide dans la ville moderne. Ainsi, Europe, captivée par Jupiter qui l'aborde à la sortie du lycée, commence à lui narrer les histoires, les siennes, celles de ses camarades, Bacchus, Orphée, Philémon et Baucis, Mercure et Argos, Junon, Tirésias, Hermaphrodite... Fables modernes, à la fois paraboles et métaphores : le film est littéraire et artistique, ne s'encombre pas d'explications ou de dialogues trop explicites qui réfléchiraient à ta place. Non.

Au delà de la narration mythologique, Métamorphoses est l'histoire d'un envoûtement, celui d'Europe qui se laisse guider dans ces histoires, qui la font sortir de sa routine, de son milieu, quittant la ville et l'école pour des mythes, des histoires extraordinaires, dans la campagne, auprès des arbres, des rivières, dans les terrains vagues. Une séduction comme elle pourrait avoir lieu aujourd'hui, par l'évasion. Le mystère des hommes, la vie simple, les moments inévitables de la vie, les clichés et la nature.

Une floppée d'inconnus, une image pâle, peu d'effets spéciaux : le film EST une invitation au retour à la simplicité tous azimuts - sentiments, ressenti(s), rapports au monde et aux autres... Mais aussi aux souvenirs.

Un coup de coeur.

# Acte 3 - Le Mythe du Serpent

Socrate ? Cicéron ? Homère ? Non : Olivier Assayas, tout seul, comme un grand. Il a imaginé une femme, une comédienne, au sommet de sa gloire, de sa beauté, la quarantaine. Sa carrière, elle la doit à un metteur-en-scène, Wilhem Melchior, et à sa pièce, Maloja Snake, dans laquelle elle jouait Sigrid, une jeune effrontée, libertaire et enjôleuse, qui voit tomber dans ses filets Helena, chef(taine ?) d'entreprise, mariée, des mômes, sur qui la vie est passée. Sigrid, Helena, deux femmes avec des visions du monde bien différentes... A la mort du dramaturge, Maria est recontactée par un jeune metteur-en-scène qui veut lui faire reprendre la pièce... dans la peau d'Helena.

D'une part, les frictions entre Maria et Valentine, sa jeune assistante, avec des socles culturels différents. D'autre part, le gap entre Maria et Jo-Ann, la starlette qui doit reprendre le rôle de Sigrid. En fil directeur, les personnages de Sigrid et Helena, la perception que Maria, Valentine, toi et moi en avons, l'exégèse de leurs mots, de leurs émotions, de leurs psychés... Au point de s'y perdre : de qui parle-t-on ? D'Helena ou de Maria ? De Sigrid ou de Valentine ? Un film fabuleux : Sils Maria.

Remarquable Juliette Binoche en Maria, surprenante Kirsten Stewart en Valentine. Sils Maria sera pour cette dernière ce que Cosmopolis fut pour son camarade de Twilight : une preuve qu'on peut ne pas vraiment savoir jouer MAIS faire de très bons films quand même, sans les pourrir. Pour le reste, le film est intelligent, d'une construction redoutable, au point qu'il arrive à te faire pleurer sur le Canon de Pachelbel.

Le point essentiel reste la pastorale. Dans les paysages à couper le souffle de la Suisse, où la météo joue d'ailleurs un rôle important - suspens, suspens ! -, les grandes questions s'abordent. Le Temps qui passe, la Vie qui couronne et qui crève, l'Expérience, les habitudes, l'altérité, la Vérité, la pudeur et les attitudes sociales, l'honnêteté envers soi-même, la peur de décevoir, la fierté, le besoin d'y croire... Un film lumineux et sombre. Brillant.

Epilogue.

Trois films, trois questionnements éternels.

La place de la nature, comme lieu du questionnement, dans chacun de ces films est évidente, sans doute un stratagème facile, mais peut-être aussi une vérité. La ville, ou tout endroit où se déroule l'activité humaine, celle qui occupe l'esprit à une tâche, ne permettent pas fondamentalement le questionnement, ou alors, il y est sans cesse perturbé. La nature, c'est le vide d'homme, le naturel (évidemment) par opposition à l'artificiel, une réalité différente, qui se passe de nous et permet à la fois à l'extraordinaire ET au de-tous-temps-les-hommes de prendre place.

La nudité en sus pour Métamorphoses, le pastel pour Maestro, le colossal pour Sils Maria.

Naïveté ou révélation des sentiments primaires - désir, envie, colère, amour, éternité - et conscience, soudaine, de ce que l'on fait et de ce à quoi l'on aspire, avant de sombrer dans le doute et d'atteindre, après épuration, la sérénité.

Ma crise de la trentaine ?

Publié dans Ciné, La vie

Partager cet article

Repost 0

commentaires