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3 articles avec cannes2016

La Danseuse, classique.

Publié le par SaintLaz

Esprit de conquête.

Alors que soufflent les vents quinquennaux de la désunion nationale, il est plus que jamais temps de se ruer dans les théâtres et cinémas pour se souvenir que la frustration est mère de notre noirceur d'âme la plus rusée. De notre quête de satisfactions immédiates elle s'enivre, attisée par un constat général d'inégalité(s), d'exclusion(s) et de favoritisme(s), et chaque jour, c'est un pas de plus vers la consécration de la blonde étroitesse d'esprit que de plus en plus de Français veulent porter au pouvoir. Causes compliquées, solutions faciles - il fait moche penser, dans ce foutu pays. Et ce ne sont pas les voix qui appellent au renouveau qui changeront la donne, comme l'ont prouvé les élus depuis que j'ai le droit de vote.

L'esprit de conquête est un esprit moderne, un esprit de changement, un esprit en avant. Un peu comme Louise Mary Fuller, qui, comme beaucoup de grands créateurs, fut bénie des dieux de la sérendipité. Sept ans après la mort de Victor Hugo et trois ans avant l'invention génialissime des frères Lumières - en 1892, donc - l'Américaine créait sa danse serpentine (mais si tu sais, une grande robe blanche, avec des baguettes dans les mains, pour faire voltiger le tissu comme des ailes ; ça donnait ça.) avant de devenir une pionnière de la danse moderne et de la mise-en-scène, dans la capitale des esprits éclairés et ouverts au progrès qu'était le Paris de cette fin de XIXe siècle, pourtant plongé en pleine crise dreyfusarde.

Cette Loïe Fuller, oubliée du grand public mais inscrite au rang de figure incontournable de l'histoire de la danse, et au delà d'elle son esprit de conquête, est au coeur du film La Danseuse, premier film de la vidéaste Stéphanie de Giusto, en salles depuis fin septembre.

L'histoire : classique.
Ascension et chute d'un génie, des plaines crasseuses de l'Illinois aux puissantes lumières de l'Opéra Garnier, puis la douloureuse concurrence qui la porta dans l'ombre durablement, au point qu'elle publia ses mémoires à 46 ans, vingt ans avant sa mort. De Giusto a remanié l'histoire de la Fuller, en éclipsant ses passions sapphiques au profit d'une romance hétéro-banale avec un mentor fictif, Louis d'Orsay. L'attraction de Loïe pour une de ses recrues, qui lui piquera la vedette, (Isadora Duncan, autre icône de la danse), est la seule indication réelle du film de la vie perso de la dame. De sa carrière professionnelle, du hasard de la danse des sept voiles créée à New York à la danse des miroirs créée pour l'Opéra, tout est vrai, dans le film. Peu ou prou. Après, les clichés ne sont pas évités - la blonde contre la brune, la destruction de soi dans l'art, la jalousie comme virage narratif. Longue vie aux procédés d'écriture cinéma.

L'image : classique.
De Giusto a un beau curriculum - publicitaire, clipesque - qui lui vaut une maîtrise réelle de l'image, pour une photographie racée, qu'elle soit celle, tout poussiéreuse et froide, d'un XIXe siècle d'Epinal, ou celle, toute chaude, virevoltante, presque pop art, de l'exaltant monde du spectacle.

L'interprétation : classique.
On attendait Lily-Rose Depp (Isadora Duncan) au tournant de son premier grand film (cannois, de plus) : c'est Soko (Loïe Fuller) qui s'impose. La première n'est que belle ; pas que ce soit un défaut, non, mais son jeu n'est pas à la hauteur de sa plastique - du moins dans ce film, et l'on ignore s'il s'agit d'un parti pris pour ternir l'image que le spectateur se fait de Duncan. La seconde est montrée en bosseuse volontaire, en pasionaria de son art, et la solidité des traits, expressions et gestes de Soko impressionne, ancrant le personnage de Fuller dans sa légitimité à l'écran. En arrière-plan, trois personnages pour deux Français et un Belge : les connecteurs au réel, pour crédibiliser le propos. Louis d'Orsay (le hiératique Gaspard Ulliel) en mentor tourmenté, incapable d'amour, Gabrielle Bloch (la très digne Mélanie Thierry) en administratrice et oreille amie, et  Edouard Marchand (l'ursoïde François Damiens) en directeur de l'Opéra. Une bien belle brochette, inégale dans son jeu, qui porte l'histoire plutôt bien.

La Danseuse est donc un film de bonne facture, mais pas révolutionnaire. Pour autant, un bon film, à voir si tu as la passion de la scène autant que des salles obscures.
Académique plus que classique, donc. Mea culpa.

Publié dans Ciné, Danse, Cannes2016

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Strangers - Le divin est en nous.

Publié le par SaintLaz

Sommes-nous maîtres de nos destins ?
Partagés entre le moi et le surmoi, entre le divin et l'humain, le groupe et l'individu, le moral et l'instinctif, le faillible et le parfait : qui décide, en nous ? Qu'on succombe ou que l'on résiste, nos sociétés valorisent le self control, l'art salue la puissance dévastatrice des émotions. La faiblesse face à l'émotion devient un signe d'humanité, la discrétion est preuve d'éducation. Nous voilà en plein paradoxes, éternellement tiraillés entre la nature et la culture, entre la raison et ce qui lui échappe. Imagine maintenant, saupoudrer sur ce questionnement celui de forces supérieures, propres aux religions et autres superstitions ?
Voilà ce que m'a inspiré le 3e long métrage du Coréen Na Hong-jin, The Strangers, sorti en ce début juillet en France.

Le pitch. Dans un village coréen, le petit matin révèle les corps d'une femme et de son mari, sauvagement assassinés par leur voisin, retrouvé sous leur porche dans un état second, comme lobotomisé. L'enquête est vite close, mais une question taraude la police : qu'est-il arrivé au voisin ? Et voilà que d'autres meurtres violents ont lieu. Un point commun : les coupables ont tous la même maladie de peau...
Développant le thème du monstre qui prend possession de nous, Strangers est une fresque spirituelle impressionnante, qui questionne la puissance de soi sur les forces du mal.

De thriller policier ("Qu'est-ce qui provoque ces meurtres ?"), le film vire à l'horreur démoniaque (façon L'exorciste), tout en tissant un drame père-fille sincère et pas gnangnan. A première vue, on a l'impression d'assister à du grand n'importe quoi, le rythme soutenu de la narration empêchant de prendre du recul. C'est à la fois furieux et tortueux, et le spectateur n'en démord pas.
A mesure que le film progresse, la certitude passe du rationnel scientifique au spirituel pur. La gestion du danger délaisse les forces de l'ordre pour les forces religieuses : peu à peu, la police ne fait que constater les méfaits, quand le diacre part en quête du diable, et que le chamane se démène pour contrer les mauvais esprits. En cela, le film réalise un remarquable synchrétisme entre la religion révélée (culpabilité, expiation par la douleur, manichéisme) et l'animisme traditionnel (cérémonies rituelles, forces multiples, cohabitation des humains et des esprits).
C'est d'ailleurs ici que Strangers puise ses scènes les plus puissantes : la confrontation de l'humain - le monde concret, régulé, connu - et de forces occultes - surtout mauvaises. Qu'il s'agisse de la scène d'exorcisme ou de celle du sortilège, l'image révèle d'un coup et la maestria de Na, et le talent d'interprétation de son casting. Il siffit de voir comment la petite Kim Hwan-hee passe de la fillette adorable au monstre sanguinaire qui la possède : à couper le souffle, et ses hurlements resteront gravés un moment dans ta mémoire. A noter aussi, l'étonnant Hwang Jeong-min, qui donne corps au chamane, avec une justesse qui aide à adhérer au propos. Jun Kunimura, le Japonais mystérieux, et Kwak Do-won, le flic et père, personnage central du récit, héros ancré dans le réel, dépassé par le spirituel, équilibrent le casting.

Par son esthétique de film d'horreur autant que de film social, tout baigné de la moiteur de la forêt et de l'épaisseur de la tradition, Strangers creuse le sillon de la définition de l'ennemi, en miroir de notre paradoxe volonté/force supérieure. Fascinant. Assez pour faire oublier que le film dure 2h36.

Publié dans Ciné, Cannes2016

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Julieta, ovni ou renouveau ?

Publié le par SaintLaz

Les canards cancan(n)ent
Comme toi, je suis Cannes de près, à la fois frustré de n'avoir que des bandes-annonces à me mettre sous la dent pour répondre aux commentaires des festivaliers, et très affamé par (certains de) ces trailers. Presse, radios et télés se font aussi l'écho de ces projections, et pour résumer, tous les films ont divisé - sans vraiment qu'on sache pourquoi, et sans vraiment avoir envie de savoir pourquoi, pour ne pas biaiser notre regard à venir sur lesdits films en compétition. Je laisse les commentaires sur le tapis rouge et les photocalls aux blogueuses mode.

Tire une carte chance : certains des films en lice pour la Palme arrivent en salles. C'est le cas de Julieta, de Pedro Almodovar, un évènement en soi, décuplé par Cannes.
Dans la presse spécialisée, on a pu lire des articles courts (comprendre "je suis tout seul et je dois écrire un article sur chaque film du festival, donc service minimum") et des plus longs, mais tous ont plus ou moins noyé le poisson - les uns commentant le scénario, les autres digressant sur la forme - pour conclure qu'Almodovar signe un beau film, mais que ce n'est pas ça qu'on attendait de lui. A l'exemple de Thomas Sotinel (pour Le Monde - voir), qui voit dans l'hébétude d'Adriana Ugarte (Julieta jeune) le signe de la faiblesse de son jeu, et non de la dépression du personnage, ce que semble avoir saisi Louis Guichard (pour Télérama - voir), dont l'article fait de la gravité l'émotion enivrante de Julieta, loin des crises de nerfs qui ont fait le succès de ce bon Pedro.
Moins de blabla, voyons un peu :

Ce que ça raconte :
Julieta est sur le point de tout plaquer pour aller de l'avant, quand elle croise Beatriz, qu'elle a bien connu autrefois, qui lui parle d'Antia, et tout ça la replonge dans un gouffre de souvenirs et de bilans qui bouleversent sa vie d'aujourd'hui.
Le thème n'est pas original, et l'histoire n'a rien de foufou - on est loin de l'incroyable La piel que habito (2011) ou du déjanté Les amants passagers (2012) : ici, Julieta raconte son histoire pour la digérer enfin, psychothérapie qui fait remonter culpabilité, plaisirs, acceptations, amours perdues, bonheurs, reconquêtes, peur de la solitude, incompréhension, silence, etc. Des sentiments que Julieta avale, qui l'emplissent, la ternissent, la portent à l'errance hébétée. A des kilomètres, donc, des femmes volcaniques du cinéma d'Almodovar.

Ce qui en ressort :
Almodovar ne s'est pas perdu en route : symbolisme narratif de l'image, travail de la couleur, du cadre, de la lumière, amour de la beauté et des femmes, sublimées, comme le souligne Sotinel avec style ("Pedro Almodovar signale ainsi son désir de filmer de nouveau la beauté – qui est d’ordinaire chez lui un chemin vers la douleur." ou "Almodovar fait un beau film d’une tristesse très pure."). L'éclat de la photographie met en pleine lumière cet état d'être nouveau chez Almodovar : la gravité. L'amertume, l'impuissance, la tristesse - celle dans laquelle certains d'entre nous sont à même de pouvoir se reconnaître. Quelquechose qui freine. Et quand l'envie revient, c'est aussi à coup de pelle dans le passé pour l'enfouir. Et Julieta, elle essaie, elle y arrive, elle rechute. Avec gravité, toujours. Quelque chose d'irrémédiable.
Alors, la gravité, un moyen de renouveau dans la narration selon Almodovar (une période dépressive ?) ou un OVNI dans la furie habituelle de l'Espagnol controversé ? On verra avec le prochain.

Faut-il le voir ?
Ca sent Pedro, ça a le goût de Pedro, mais ça n'en est pas. La forme (rythme, image), le fond (portrait de femme malmenée) sont almodovariens, mais pas le personnage central. Au spectateur d'en décider.
A noter, Camille Drouet, dans le Courrier International (voir), fait état de la grogne des Espagnols envers leur compatriote, accusé de ne plus rien faire de bon depuis Volver (2006), mais annonce surtout que le film "est du genre à remporter des prix" en France. Parce que la dépression, on aime ? Chiche.
Et c'est finalement chez les festivaliers - plus ou moins proches de la presse, cela dit, hein - et en seulement 140 caractères, que l'on retrouve les meilleurs commentaires de ce Julieta, compilés par Vodkaster (voir).
Preuve qu'il n'est pas besoin d'en parler longtemps pour en dire beaucoup.

Publié dans Ciné, Cannes2016

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