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6 articles avec politique

Miss Sloane, l'art de réussir sa sortie

Publié le par SaintLaz

Mat(e).

L'Amérique du complotisme, de l'irrévérence et du politiquement incorrect est parvenue à ses fins : prendre le bureau ovale. Persuadés que les précédents establishments leur mentait, le bon peuple américain s'est emparé du bulletin de vote pour dégager la vieille classe politicarde, qui dit sans dire, qui promet sans tenir, qui présente bien mais a les mains sales - selon ses détracteurs - pour contrer la logique d'appareil et mettre du frais, de l'impertinent et même du provocateur. L'Amérique s'est levée pour pisser sur la table en guise de protestation.

Hollywood est peut-être responsable de ce geste de panique : depuis l'assassinat de Kennedy (et celui de Marilyn ?), la traitrise politique, la machination, le complot, l'abus de pouvoir et l'électoralisme font de superbes sujets de polémique, de tragédie, d'évènements internationaux. Et, soyons honnêtes, de JFK à Money Monster, des Hommes du président à J. Edgar, en passant par Fahrenheit 9/11 ou Thank you for smoking, la vision du pouvoir, de l'argent, et de comment on défend des intérêts consistant à accaparer toujours plus, égratigne, par sa relative proximité avec la réalité, l'image des hommes et femmes qui s'en réclament.

Dans cet océan de malhonnêteté décrié et/ou starsystemisé, le dernier film de John Madden, Miss Sloane, vient se poser là, avec une petite nuance toute manichéenne (puisqu'hollywoodienne), tu vas comprendre.

Le pouvoir est souvent présenté comme ayant les mains liées par les enjeux d'argent. Les affaires politiques et les scandales industriels sont partout, nul n'est épargné - pas même ceux qui incarnent la pureté. Aux Etats-Unis, le pays qui a consacré l'argent roi, les batailles morales se gagnent non avec les esprits démocrates (dans le sens "qui vont voter"), mais par les appareils politiques dont les valeurs se monnayent.
Dans ce cadre, la fabuleuse Jessica Chastain - qui avait déjà joué pour Madden dans L'affaire Rachel Singer - incarne Elizabeth Sloane, une lobbyiste qui trahit son cabinet pour s'engager en faveur d'une loi régulant la vente d'armes aux US. Même pas un truc l'interdisant, non : qui complique la vente. D'un coup, alors que l'hyperpuissant lobby n'a jamais rien perdu, ils flippent devant cette lobbyiste inarrêtable, dévouée corps et âme à sa fonction, qui n'a peur de rien, ni de personne. Miss Sloane est un thriller politique où le coup bas, le soupçon et la menace deviennent des arts martiaux, la narration est ciselée, sans temps morts, et le spectateur est baladé de revirement en surprises, tant les tractations sont intenses, incongrues, dérobées, complexes. En cela, la progression est remarquable, mais pas très différente d'un bon film de magicien qui préparerait son grand coup en en orchestrant plein de petits pour faire diversion (#Insaisissables).

Miss Sloane, l'art de réussir sa sortie

L'intérêt réel de Miss Sloane, si tu dépasses l'intrigue, réside quand même dans la représentation des femmes. Sans être l'impossible portrait parfait de la femme d'aujourd'hui - tant les détentrices de la Vérité divergent sur sa nature mosaïque - le film présente des atours qui viennent rajuster un peu la balance dénoncée par Amber Thomas.
Les personnages d'Elizabeth Sloane (Jessica Chastain), d'Esme Manucharian (Gugu Mbatha-Raw) et de Jane Molloy (Alison Pill) ont certes des points communs avec les figures de froides dominatrix que la fiction fait des femmes d'affaires qui réussissent, les trois donzelles ne se laissent pas définir par leur sexe, ni par des idéalisations de la féminité (beauté, sensibilité, sexualité, maternité) : aucune n'est vue en situation familiale, aucune n'est victime de sexisme a priori, aucune n'est sous la coupe d'un mec - elles sont absolument égales aux hommes, à un point tel qu'on oublie même qu'elles sont des femmes. Le résultat est aussi obtenu par un habile jeu de doubles masculins : eux aussi sont doubles, puissants, décrits sans famille, sans amours, sans beauferie crasse. Nulle négation des sexes - Sloane a d'ailleurs une vie sexuelle, calque parfait des pratiques masculines habituellement montrées au cinéma ; ainsi, nulle différence entre les sexes. Autant, pour les hommes, on est assez à l'aise avec leurs rôles. Autant, pour les femmes, on peut tout de même se réjouir de cette relative égalité de traitement.

M'enfin, c'est mon sentiment. Et il y en aura sûrement qui iront me prouver le contraire. Je suis friand d'autres éclairages, tant le sujet est sensible.

Publié dans Politique, Ciné

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En direct du petit bout de la lorgnette - Chez nous

Publié le par SaintLaz

Non, ma fille...
...tu n'iras pas penser.

Le choix, nous l'avons sans l'avoir. Nous l'avons entre onze démarches, nous ne l'avons pas faute de les connaître vraiment. Qui parmi nous peut prétendre être allé lire les onze programmes, a pu questionner à la lumière des connaissances de nos experts politiques et de nos technocrates de tous bords ? Certes, l'intégralité d'un programme n'a jamais été la raison du succès d'un candidat à une élection - mais jusqu'ici, le programme ou les idées ont toujours été au centre de nos préoccupations électorales. Remarque utile : c'est toujours le cas, mais il semble que pour cette élection présidentielle, nous n'ayons pas l'occasion d'y venir, devant d'abord digérer les interminables atermoiements médiatiques sur les affaires politiciennes.

Quelque part, c'ets aussi le fond de Chez nous, le dernier film de Lucas Belvaux, où Emilie Dequenne campe une bonne intention voulant s'investir pour sa communauté, et qui se retrouve privée de toute réflexion par un système qui étouffe la pensée au profit de situations scandaleuses.

Le pitch Pauline, infirmière libérale, voit la tristesse du quotidien de sa ville et de ses patients. Au cours d'une conversation avec un ancien député, elle se laisse séduire par un engagement politique. Pour se lancer, elle pourrait bénéficier du soutien d'un appareil politique populaire et social dans son discours : le Rassemblement National Populaire, un parti d'extrême droite. Peu à peu, Pauline réalise la laideur de l'image du parti qu'on lui appose : incompréhension familiale, rejet des patients, et interdiction de développer ses idées. A cela se greffe, dans l'ombre, la légende noire des milices violentes, dont un membre à couvert fait chavirer le coeur de la jeune candidate...

Alors ? Le film de Belvaux pèche par son indécision, sa tentative de ne pas cibler le Front National tout en étant incapable de ne pas dénoncer certaines de ses vérités, l'incapacité de rester concentré sur son héroïne, son indolence, sa crédulité, comme elle est réduite à ses sentiments, l'absence de critique de la machine...
Mais soyons honnêtes, comment ne pas se sentir comme Pauline, par moments, quand l'envie de souscrire à une idée est emportée par le maelstrom de malaise, de honte, d'aberrations, et s'effrite sous le mépris désespérant dont fait preuve la plupart des candidats de la course à l'échalote élyséenne.

Publié dans Ciné, Politique

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Mythologies nationales / Billy Lynn aux USA

Publié le par SaintLaz

Monsieur Sylvestre.

Le roman national - le best seller de nos périodes électorales teintées de "crise identitaire" - est-il aussi constitutif de notre identité que voudraient nous le faire croire les politiciens et les petites gens qui rejettent la diversité culturelle ? Chacun verra midi à sa porte, et si l'on se doit de savoir comment a évolué le monde pour comprendre ce qu'il est aujourd'hui, la question de la nation reste, depuis le milieu du XIXe siècle, celle d'un communautarisme basé sur des frontières - un principe arbitraire, donc.
Qui dit roman dit personnages, ambassadeurs de la renommée du récit - les Grands Hommes, les figures allégoriques et les clichés du genre. Ainsi, dans l'imagerie internationale, la France a ses chefs étoilés, l'Amérique a ses G.I.. Chacun représente une vision de la nation, l'artiste exigent défendeur d'un art de vivre pour l'Hexagonal, la valeureux défenseur de la liberté, sacrifié sur l'autel de l'universalité pour l'homme du Nouveau Monde.

La machine à rêves (aka Hollywood) s'est déjà emparée plus d'une fois de la question du soldat, que ce soit pour dénoncer son statut de chair à canon au Vietnam ou pour saluer sa valeur dans la lutte contre l'obscurantisme, sur les plages normandes ou dans le désert afghan. La critique du rapport idéalisateur de l'Amérique à son armée a donc traversé les réalisateurs plus d'une fois... et c'est justement le sujet d'Un jour dans la vie de Billy Lynn (Billy Lynn's long halftime walk), le dernier film d'Ang Lee.

Ang Lee n'est pas un perdreau de l'année : Tigre et dragon, Hulk, Le secret de Brokeback Mountain, L'Odyssée de Pi... sa filmo touche-à-tout lui a rapporté 2 Oscars, 2 Lions d'Or, 2 Ours d'Or, 3 Golden Globes, 4 BAFTA... Ah, et 0 Palme d'Or. Autant dire qu'on ne va voir Billy Lynn sans une certaine attente, même si la variété de ses approches cinéma ne sont pas sans brouiller les pistes.
Alors : Lors d'une action en Irak, le soldat Billy Lynn s'illustre en portant assistance à son sergent blessé devant une caméra, et en se battant à mains nues contre un assaillant. Son fait d'arme remonte aux oreilles des Américains, le soldat et son équipe - les Bravo - sont acclamés en héros pour une tournée inaugurale avec, cherry on the cake, une participation à la fameuse mi-temps du Superbowl.
Avec ce film, Ang Lee adresse un miroir (aux alouettes) à l'Amérique : le soldat en explore toute la mythologie (façon Barthes) ; bagnoles, bling  bling, pétrole, homme d'affaires un peu véreux, cheerleader incarnant une fausse pureté, société tyrannie du spectacle, et surtout, il incarne soudain le fameux roman national, le soldat héros qui se bat contre la barbarie, tout en expérimentant la déshérence de sa famille, le traumatisme des combats et le deuil d'un père de substitution. Tous les revers de la même médaille (du mérite) concentrés dans une 113 minutes d'héroïsme ordinaire, de contradictions, d'enrobage poétique pour mieux faire passer la pilule, de machine à penser, loin de la réalité des faits. Riche en réflexion.

Si Ang Lee ne tombe pas de la dernière pluie, son acteur principal, en revanche, est fraîchement embarqué : Joe Alwyn, avec sa tête de jeune premier façon Wentworth Miller dans Prison Break, connaît son premier rôle au cinéma dans la peau de Billy Lynn, et s'en sort avec les honneurs. A ses côtés, on retrouve une Kristen Stewart rongée dans le rôle de la mauvaise conscience qui tente de sortir son frère de l'armée, alors qu'il pense y avoir trouvé sa place ; Vin Diesel subtil en père spirituel du désert, tombé au combat ; Garrett Hedlund (Troie, Tron: Legacy, Inside Llewyn Davis) en sergent de parade dur à la ville comme on le serait en caserne ; ou Chris Tucker, incarnation du marchandage de l'imagerie populaire. Une jolie brochette d'interprètes, familiers du genre de rôles qu'ils endossent, presque eux-mêmes clichés du genre... à l'image d'Albert (Chris Tucker), l'agent qui cherche à transformer leur histoire en film, film dans le film, histoire dans l'histoire...

Ang Lee, cinéaste de la mise en abyme des deux machines à rêves américaines : Hollywood et l'Oncle Sam.

Société spectacle

Société spectacle

Publié dans Ciné, Politique

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Circonspects.

Publié le par SaintLaz

Comme des enfants.

Nous sommes comme des enfants : dans l'imitation.
Nous parlons comme on nous parle ; une histoire d'habitude, ou de mimesis, pour l'adaptation. Pour mieux coller à notre environnement. C'est ainsi qu'on châtie son vocabulaire ici, qu'on le relâche là. Une semaine en famille, et l'on reprend les expression du pays. Des vacances en Floride, et notre anglais se mâtine d'espagnol.

La démocratie représentative est un confort pour l'électeur : d'autres vont se charger de penser et administrer le vivre ensemble (la cité, ou polis - le politique). Faute de temps de cerveau disponible, le citoyen se repose sur le journaliste politique, qui invite le tribun à nous expliquer ses vues, son projet, ses arguments, journaliste qui en fait aussi pour nous l'analyse. Pour éclairer notre vote à venir. Enfin, normalement.

A l'aune d'émissions telles Médias le Mag (France 5) ou le trop court Instant M (sur Inter avec l'excellent Bruno Donnet), nous ne devons pas seulement réfléchir à ce qu'on nous dit, mais à comment on nous le dit. Comme le disait Souchon (et comme le reprendra Pascale Clark), il faut voir comme on nous parle. Ecoutez bien, vous qui avez vos idées, regardez-les, ces tribuns qui parlent, et ceux qui les font parler.

Ecoute bien les paroles.

Comme on nous parle comme à des enfants, nous réagissons comme des enfants. Le débat du moment devient le nôtre, les journalistes les plus écoutés posent certaines questions pour obtenir certaines réponses, pour montrer sous un seul angle, et les politiques y répondent sans conviction, et nous réfléchissons le monde à partir de ça. Nos questions, nous les posons seuls dans notre salon, puis on les oublie. Et cette frustration, on la reporte sur les politiques ; on se dit qu'ils n'ont pas de vision. Et eux, leurs idées, rares seront les moments où ils peuvent nous les raconter. Ils se disent qu'on aime que les petites phrases, puisqu'on passe notre temps à leurs rappeler. Alors ils se plient à l'exercice. Vicieux, le cercle. Faut-il s'en contenter, ou faut-il bouder ? On boude. Comme des enfants. Ca se voit dans les urnes.

C'est un effort difficile, compliqué, qu'on demande aux politiques et aux journalistes ; l'expérience de la réalité du groupe (de la polis), pour avoir une vision, un projet. Parce que nous avons espéré qu'on nous donne des clés de lecture et de compréhension. Mais depuis longtemps, journaux télévisés et journalistes politiques n'ont plus dressé les politiciens qu'à la seule règle Paris Match : le poids des mots, le choc des photos. Le discours sur le monde n'est plus que la guerre des petites phrases et la foire aux gestes forts fabriqués. Et brasser du vide, donc.
Ils se renvoient la balle, qu'il s'agisse d'un Olivier Mazerolle assénant face aux errements de Copé et Fillon que la politique française à la petite semaine, y'en a ras-le-bol ; ou d'une Christiane Taubira, déclarant je n'ai pas les compétences pour guérir les gens du Figaro - mais soyons honnêtes, les mauvaises habitudes dépassent de loin les clivages politiques : c'est une question de ligne.

Evidemment, on en vient à se poser des questions, en tentant de ne pas verser dans le conspirationnisme ou la chasse aux sorcières. Le poids des chaînes d'info dans la formation de l'opinion est saisissant, le fait que ces chaînes aient toutes la même approche, les mêmes questions, les mêmes analyses, pousse parfois le citoyen à chercher une voix différente, ailleurs : la critique est lourde, et souvent "anti-système", ce qui le pousse dans les bras des idéologues simplistes et radicaux. Entre la vision unique à image unique et la vision extrême, ne peut-on pas avoir de nuances ? Difficile. Et le pire, c'est évidemment la polarisation de ces visions dans l'opinion. Même si nous serons attentifs à iTélé, pour faire plaisir à Thuillier, et à France Info, la nouvelle chaîne de l'info française, comme on l'était à France 24 ou à euronews, toutes en libre accès sur les bouquets télé ; en attendant les sursauts de BFMTV et d'LCI. Même si, comme Le Monde, on peut s'interroger sur leur co-existence, si c'est pour parler de la même façon.

Et on a beau avoir mal, ça ne change que notre perception d'une réalité qui semble en permanence se foutre de notre gueule. - Abd Al Malik, La guerre des banlieues n'aura pas lieu, p.104

Ce sentiment de frustration a mené à la popularisation de la démocratie participative, souhaitée et appliquée ici et là, mais aussi à la multiplication des collectifs citoyens de réflexion (Nuit debout, Bleu blanc zèbre, etc.). Mais elle peine à se répandre, d'une part parce qu'elle naît sur le terrain de la frustration politique, d'autre part parce qu'elle a ses limites (populisme, élitisme) et ses dérives (fragmentations, incidents).

Moi, je suis épuisé.
J'aimerais appeler le monde au réveil des consciences, à prendre du recul et à envisager les autres, le dialogue et le projet commun. L'humain comme un objectif noble, l'autre comme une richesse, le monde comme un trésor.
J'aimerais avoir une vision claire des idées et projets réels de ceux qui nous gouvernent.
Et surtout, j'aimerais avoir, à chaque fois, l'argument pour contrer les discours d'argent, les mots d'intolérance, les signes de violence et de rejet, les idées courtes et les analyses simplistes, pouvoir contrer tout ce qui
incite à soi contre les autres.

Je suis fait pour être Miss France.

Publié dans Politique, Médias, Les gens

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L'Homme, animal tragique

Publié le par Charles SaintLaz

Yes, we could

Ce que l'espoir, l'optimisme, le progrès et la confiance ont de bienveillant se heurte à la nature non pas de ceux qui portent les projets que ces valeurs animent, mais à celle de la société civile à qui ils sont destinés : celle de l'éternel freinage, toutes griffes profondément ancrées dans la terre qui les porte, refusant le mouvement, et trouvant tout argument, physique, verbal ou moral, pour contrecarrer.

La médiocrité - comme l'écrivait plus ou moins Cioran - est ce qui sauve les hommes de la haine qu'ils se vouent. C'est aussi ce qui les réduit à une passivité désespérante dans le reste de leurs affaires, d'autant plus minable pour la vision que nous pouvons avoir de l'homme qu'elle le mène à son inéluctable perte. "Fâcheux de tous les pays, unissez-vous contre les grises mines !" me verrai-je répondre. Et pourtant, voyez comme en si peu de temps, l'Homme a, dessus sa place, la beauté du monde laissé choir (après l'y avoir précipitée).

C'est sans doute là que se niche la tragédie qui plaît tant aux pessimistes : une force (d'inertie ?) se cacherait là en nous, et déjouerait toutes nos belles intentions. Un peu comme les dieux anciens qui, refusant une humanité tournée vers le progrès offert par Prométhée, les divisèrent dans la douleur par le truchement de Pandore. Une idée qui n'a pas échappé à Alexis Armengol, qui signe cette année, avec Marc Blanchet, une pièce remarquable pour le regard politique qu'elle porte sur nous : A ce projet, nul ne s'opposait.

Voyons un peu.

“Ce qu’il voulait
C’était anéantir la race humaine
En produire une nouvelle
Et à ce projet personne ne s’opposait
Sauf moi.”

Eschyle, Prométhée enchaîné

Premier tableau. La scène est là, devant nous, sombre, poussiéreuse, comme une usine désaffectée, celle où tout semble avoir été forgé. Prométhée, forgeron de la race humaine, Héphaïstos, celui du monde et des armes, la Vengeance, Pandore - on reprend ici les termes de l'accord originel, comme il fut rompu par Prométhée, ce qui s'ensuivit : le procès, la morale, la punition du fautif et, au loin, le sort des hommes par la punition de la réalisation du fautif. Le discours, ici, est éminemment politique. Il pourrait être question d'un homme politique jugé pour favoritisme. En parallèle, nous suivons donc le destin symbolique du mythe (dieux, demi-dieux, humanité) et sa réalité - le pouvoir des hommes sur les hommes, la tyrannie de la masse sur l'individu et déjà l'idée que si l'homme peut s'élever, les hommes ne le peuvent ; la politique au sens premier (i.e. le vivre ensemble) nous voue à l'échec.

Deuxième tableau. Finie la métaphore mythologique, passons à un cas pratique : un groupe cherche à faire avancer l'idée de la préservation du monde (l'écologie). Outre la résonnance avec l'actualité, la pièce semble faire déjà le deuil de l'action collective : les individualités s'opposent, même dans l'espoir commun. Alors même que s'élève seulement l'espérance d'un nouveau monde à concevoir et à bâtir, le spectateur sent la pression extérieure qui l'étouffe, et la sclérose intérieure qui la fragilise. Tragédie, je te dis.

A ce projet personne ne s'opposait est une pièce remarquablement écrite. Le texte multiplie les approches, les litotes, les idées en incises, joue sur les différentes intrigues, sur tous les registres. un phrasé simple, mais sans fioritures, où tout pèse, où tout éclaire.
Le jeu est direct, frontal, inspiré, sobre mais efficace. Aucun des cinq acteurs, qui endossent plusieurs rôles, n'est faux. La profondeur de Victor de Oliveira en Prométhée résistant, le doute épais de Vanille Fiaux en Pandore ntourmentée, la rage saisissante de Pierre-François Doireau en bras armé de la justice des dieux, le charisme de Laurent Seron-Keller en activiste écolo, la folie douce de Céline Langlois... S'il est des absences, des temps où le rythme retombe, on le leur pardonne, parce qu'on ne veut pas hâter la chute de l'espèce qu'ils incarnent. La nôtre.

_____________________________________________________

A ce projet personne ne s'opposait
Alexis Armengol / d'après Eschyle

Théâtre de la Colline
Jusqu'au 5 décembre
Réservation ici / 01 44 62 52 52

(c) DR
(c) DR

(c) DR

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