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REASSEMBLAGES
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Le porno chic de Jonathan Littell

Le porno chic de Jonathan Littell

Il n'a pas qu'écrit Les Bienveillantes, la roman - non : "l'évènement du siècle", selon Jorge Semprún - qui rafla le Goncourt 2006 et le prix de l'Académie Française - deux institutions représentatives de la fraîcheur de la culture de ce pays. Non, Jonathan Littell a aussi un passé dans l'humanitaire, au sein d'Action contre la faim, doublé d'une tendance reporter de guerre - son premier film, Wrong elements (2016) approchait par exemple les enfants soldats en Ouganda (lire ici l'entreien avec Libé). Mais on n'oublie pas son autre trait de caractère : le fringuant quinqua est tout même un pur produit des élites - de Fénelon à Yale, sans oublier papa, Robert Littell, lui-même reporter de guerre et dieu vivant du roman d'espionnage. On s'imagine l'exigence dans la culture de l'intellect et des choses de l'esprit... mais aussi le raffinement dans les désirs et le goût pour la transgression dans le luxe. Parce qu'on ne peut sans doute pas être féru, d'histoire, de politique et de drames sans en abhorrer les excès de celles et ceux qui la font.

Voilà qu'intervient le court-métrage Le couronnement, pour l'Opéra de Paris - 3e Scène.

Néron, ou le couronnement de Poppée, est un opéra en un prologue et trois actes de Monteverdi, créé en 1642. Le pitch : Néron et Poppée s'aiment, mais leurs conjoints respectifs vont tout faire (avec nourrices, soldats, conseillers, et Sénèque) pour les séparer. Jusqu'à la tentative de meurtre de Poppée par son mari Othon déguisé en femme, arrêté par l'Amour. Raté : l'empereur et sa maîtresse triomphent, l'Amour affirme sa domination sur les destinées humaines (au détriment de la Vertu et de la Fortune). L'Opéra de Paris l'a évidemment donné plusieurs fois, et décide, dans le cadre de sa 3e Scène - la scène en ligne, disponible depuis chez vous - de jouer avec son image en commandant à Littell sa vision de l'opéra rondouillard.

Entre loooongue publicité pour du parfum et exploration visuelle de l'univers de Bret Easton Ellis (à la fois "gens riches qui s'ennuient" et "petites perversions entre amis"), son court-métrage lèche l'intrigue de l'opéra en ne conservant que 3 personnages - Néron, sa maîtresse Poppée, sa femme Octavie - et 2 éléments décoratifs seulement habillés de leurs tatouages. L'ouverture sur les amants infidèles, la tentative de meurtre, l'exil d'Octavie et Poppée couronnée, le couple nageant littéralement dans le bonheur (de leur piscine). Comme Monteverdi, Littell souligne la vacuité des puissants : leur passivité, leur veulerie, leur insensibilité au malheur d'autrui, leur ennui dans ce monde magnifique qu'ils habitent - jusqu'aux toilettes.
L'ensemble est servi par un casting propre - Romain Brau (aperçu dans Les crevettes pailletées) en Néron adulescent, Marie Piot en Octavie mater dolorosa, Natalia Giro, la seule ayant vraiment été en contact avec le milieu de l'opéra, en Poppée chaleureuse, et en éléments décoratifs - surtout pour leurs corps intégralement tatoués - Céline Aieta et Sylvain Helaine, figures de l'oppression. La réalisation est propre, la photographie souvent sublime, riche en symboles, et si le montage gagnerait en efficacité (notamment les scènes du bain), l'objet est aussi plaisant que lassant, dans ce double mouvement qui fait jouir de la beauté et donne l'envie de la détruire, parce que gâchée.

Avec son approche (volontairement ?) critique d'un pouvoir immoral - ici celui de l'argent, dans l'opéra celui de la monarchie - Littell signe une première œuvre visuelle de fiction assez réussie, si l'on se décide à lire entre les lignes.