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REASSEMBLAGES
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Le Grand Débat - Emilie Rousset & Louise Hémon

Le Grand Débat - Emilie Rousset & Louise Hémon

Il faut voir comme on nous parle.
Nous ne nous attachons presque plus qu'à l'image. La présentation. Comme si le fond ne pouvait plus nous atteindre, ou ne devait plus nous intéresser. L'amour de la belle langue nous a-t-il fait perdre le cœur de son usage : le sens, la pensée ? Doit-on accepter d'être réduit à n'avancer comme premier argument d'une critique du travail de Lacan que son indigeste maniement de la langue ? Non, évidemment.
Mais de l'analyse de texte dont on nous enseigne les rudiments au lycée, nous ne gardons pas le goût. Tout au plus se plaît-on à ricaner d'une tournure de phrase, à réduire une pensée à une phrase, de savourer l'art de la punchline et plus jamais celui de la pensée construite sur de longs paragraphes. En résulte un faible esprit politique global, une pensée courte, un manque de vision, et la situation dans laquelle on se trouve. #rageux

La dramaturge et metteur en scène Emilie Rousset travaille depuis longtemps à regarder et écouter les comportements, les idées et leurs présentations - leurs mises en scène. Elle pioche dans les situations existantes les phrases, les phrasés, les gestes, les postures, comme ils sont choisis, comme ils sont montrés, et révèle en creux la manière dont on nous formate la pensée. Sans critique : par la démonstration. "L'idée est de s'emparer d'évènements en les regardant par le prisme des codes et croyances qui les façonnent. On prend, avec application et facétie, une posture d'ethnologues qui constituent leur catalogue d'études." dit-elle au Festival d'Automne.
Dans Rituel n°4 : le grand débat, elle prend pour sujet le débat télévisé de l'entre-deux-tours des élections présidentielles françaises. Un exercice qui devrait reposer sur l'exposition des idées et des projets de chaque candidat, mais qui se transforme plutôt en joute oratoire mise en scène, pour davantage étaler la figure du présidentiable que le programme d'action à venir.

Le Grand Débat - Emilie Rousset & Louise Hémon

Sur scène, un grand rideau vert passé court de cour à jardin, et devant lui, une longue table, une chaise de chaque côté, deux caméras mobiles, une troisième dans la salle, pour les plans larges, et au dessus du rideau, un écran géant pour retransmettre les images. Pendant une heure, un homme et une femme, assis à la table, vont rejouer des extraits des débats télévisés de l'entre-deux-tours depuis 1974. Mitterrand, Royal, Giscard, Hollande, Chirac, Le Pen père, Jospin, Sarkozy, Macron, Le Pen fille : tous sont là, chacun s'amusant à les reconnaître ici et là, dans le discours et le jeu de chacun des acteurs. Idées, rythme, bons mots, "Moi président", "Vous n'avez pas le monopole du cœur", "Ils sont là, dans nos villes, dans nos campagnes...", tout est familier, tout est reconnu. Et pourtant, replacées dans le contexte des idées défendues, rien n'est que pour la boutade. On s'étonne de certaines acuités, de certaines progressions, de certains changements de sujet, de certains sujets abordés. On tombe des nues en réalisant que oui, le point de TVA sur la nourriture pour les animaux de compagnie fut vraiment un argument pour décider qui des deux candidats avait le plus de cœur. Et l'on rit. Enormément. Le collage des extraits est habile, parfois sans transition, toujours captivant.
Au plateau, deux monstres sacrés du théâtre : Emmanuelle Lafon et Laurent Poitrenaux. Dictions, respirations, gestes, tics, regards. Dans leurs tailleurs jupe et pantalon, ils tiennent le cap de leurs rhétoriques, de leurs agacements, de leurs ironies. Tout y passe. Comme des acteurs, ces politiciens jouent leur rôle pour la galerie - quelle mise en abîme. D'un œil vers la caméra ils déclenchent le fou rire, d'une moue ils exaspèrent. On s'y croirait. Et alors même que l'on commence à se lasser de cet exercice de leur auto-mise en scène creuse en présidentiable, Emilie Rousset emmène son spectacle dans l'onirique, en faisant parler ses acteurs comme s'ils étaient en fin de soirée, affalés sur la table, comme ensommeillés ou rêveurs, plongés dans une réflexion à haute voix, improbable, utopique, presque enfantine. Et pourtant, toujours extraite des échanges passés à la télé.

Aux côtés d'Emilie Rousset, la scénographe Louise Hémon, rompue à l'art de manier la performance théâtrale et l'objet vidéo, développe le jeu d'acteur en y ajoutant le travail de la caméra et du montage. Champ et contre-champ, classique, plan large, plans resserrés, caméra subjective, ombres et lumières, pour servir les mêmes obligations du vrai débat télévisé. Les règles, délirantes, du débat télévisé ont été dictées en 1974 par Serge Moati et Robert Badinter, au service de Mitterrand, pour tenter de dégoûter l'équipe de Giscard, le socialiste se sachant mauvais à l'exercice. Interdiction des plans de coupe, des réactions du public, taille de la table, température... Les contraintes sont énoncées en voix off au début de la pièce et déclenchent le rire, comme elles durent déclencher la colère de l'équipe Giscard en 1974. Tout y est, et peu à peu, tout est détourné par Louise Hémon et Emilie Rousset. Dans les interstices de l'authenticité des archives, la poésie du théâtre. Brillant.

En tournée (sous réserve) :
- du 27 juin au 02 juillet 2021 - Théâtre de Gennevilliers (92) - réserver

Photos © Ph. Lebruman