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REASSEMBLAGES
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L'art total de Yaman Okur

L'art total de Yaman Okur

C'est vrai, il y a d'un côté les fans de Madonna, et de l'autre ceux des sœurs Labèque. Il y a celleux qui préfèrent les comédies musicales, et celleux qui préfèrent les battles de hip hop. Il y a aussi celleux qui ne jurent que par l'expérimentation théâtrale, et celleux qui raffolent des programmes fabriqués de la télé. Mondes irréconciliables ? Que nenni, répond Yaman Okur.

Le sectarisme culturel, qui découle de notre sale habitude de penser dans des cases - petit confort de l'absence de nuance qui permet d'aller plus vite à nos tâches financièrement rentables ! - est, comme tout sectarisme, parfaitement inadapté à la réalité. Les artistes le prouvent souvent : se risquer hors de ses sentiers battus, même pour s'y rater, est une excellente manière d'enrichir son expérience, donc sa créativité. Et l'on voit ainsi des actrices se mettre à chanter (et c'est rarement une grande idée), des auteurs devenir comédiens, des danseurs devenir présentateurs télé, et des plasticiens devenir plasticiens, mais sur un autre matériau. La diversité a-t-elle toujours du bon, en matière de création ? On l'a dit : toutes les tentatives ne sont pas heureuses. Certains artistes ne sont bons que dans un seul domaine. Pas lui. Yaman Okur, sémillant danseur hip hop, la petite quarantaine, poussé sur les bitumes et dans les MJC d'Ile-de-France, ne revendique pas l'éclectisme de son geste artistique : il le réalise. Ce qu'il a appris et travaillé par le corps, dans les battles hip hop puis sur scène, il l'a enrichi d'une expérience sensible à son environnement que l'on retrouve dans des créations qui relèvent de l'extension du domaine de son art : photographie, vidéo, chorégraphie, collaborations. Et ce, quel que soit le terrain qui lui est donné, puisqu'il a mis le corps en jeu dans chacun des cadres évoqués en introduction. Si si, Madonna, les Labèque, TF1 et la Philharmonie, parfois dans un laps de temps si court que son adaptabilité laisse rêveur.

C'est que le garçon ne cherche pas le succès - il l'espère, évidemment - mais bien l'authenticité. Souvent réduit au descriptif du "danseur hip hop qui travaille avec Madonna", quand bien même cela remonte au MDNA Tour (2012), le garçon ne drague pas les médias, et œuvre en direct : il est de ces artistes dont le regard fait comprendre la clarté de ses intentions, de sa ligne de travail, sans esprit courtisan. Il veut danser, quelque chose de beau, dans lequel raconter quelque chose d'intime - donc d'universel - aussi ne se limite-t-il pas seulement à travailler sa danse, mais s'entoure-t-il de metteurs en scène, vidéastes, musiciens, créateurs lumière ou costumes, dont il sait la qualité du travail : l'important, c'est le raffinement de l'objet final, que ce soit pour son travail personnel ou pour les projets des autres. Il ne sourit jamais, à l'image, mais n'hésite pas à jouer l'humour par le décalage. Son esthétique, elle se retrouve aussi bien dans les battles - auxquelles il participe moins qu'avant, certes - que dans les photos de son insta : du live brut ou de l'écrit travaillé, tout relève de la même exigence. Et l'on s'extasiera de la différence de style entre le clip La rumeur, de Calogero, et sa vidéo signée Tommy Pascal, tournée durant son confinement à Esbly (77).

Le 9 avril dernier, il enregistrait une improvisation dansée sur une sélection de musiques du XXe siècle jouées par le trio Sora au Musée d'Art Moderne de Paris. Une nouvelle rencontre poétique et exigeante hors des cases où l'on enferme tout le monde, tout le temps. Merci Yaman.

Couverture © DR