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REASSEMBLAGES
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Le corps errant de Damien Jalet (Planet [wanderer])

Le corps errant de Damien Jalet (Planet [wanderer])

Rares sont les chorégraphes contemporains parvenant à maintenir longtemps leur aura dans la profession et aux yeux du grand public. Damien Jalet fait partie des happy few.

Sorti de l’ombre de Sidi Larbi Cherkaoui, chouchou du Théâtre de la Ville, Jalet a conquis le cœur du Théâtre de Chaillot, dont il est artiste associé depuis 2019. L’élève a dépassé son ex maître, en proposant un travail axé sur les aptitudes des corps dans des scénographies contraignantes, au pouvoir poétique affirmé. Qu’il œuvre au cinéma (Suspirira, Luca Guadagnino, 2018), au musée (DuEls, avec Erna Omarsdottir, 2020) ou sur scène (Madame X Tour, Madonna, 2019), l’ami Jalet prouve création après création qu’il aime les ambiances épaisses, riches, qui plongent aussi bien les danseurs que les spectateurs dans d’intenses états de corps et d’esprit.

A Chaillot, ce 15 septembre 2021, les spectacles reprenaient enfin, la danse ressortait enfin au grand jour, avec la première mondiale de la dernière pièce du Franco-Belge, Planet [wanderer], 18 mois après la fermeture du Théâtre National (qui avait eu lieu à l’issue d’une représentation de Vessel, de… Damien Jalet – la boucle, tout ça). Avec Planet, Jalet resigne avec le plasticien de Vessel, Kohei Nawa, pour poursuivre leurs divagations sur le corps humain dans son environnement plastique. Ici, la texture du corps se mêle à celle de son environnement : le sable noir se meut dans le geste des danseurs, les corps et le sol s’interpénètrent… à vous d’y projeter vos images mentales.

Quand le rideau se lève, l’obscurité, un faible halo éclaire le centre de l’avant-scène, éclairant une pluie de sable noir, brillant, tombant sur un corps qui en est couvert, mouvant à peine, scintillant, sur des sons chtoniens, résonnant. Plus tard, enfoncés dans le sol jusqu’au genoux, ils ondulent, défiant la gravité, le corps soudain parallèle au sol, en avant, en arrière. Plus tard encore, ils reculent à genoux, dessinant au sol les sillons de l’ordre et de la paix dans la matière sombre et épaisse.

Les images mentales se font et se défont. Dune, Alien, Méliès, le big bang, la face cachée de la Lune, la surface de Mars, Decouflé, Platel, Marin, les amibes, les algues, le sable, l’art contemporain, les jardins zen, les créatures d’Ulysse 31, le golem, les voyages interstellaires, la science-fiction, l’onirique, le merveilleux, l’étrange et cet endroit mystérieux où le temps n’existe pas. Les images se bousculent. Et plutôt que l’histoire d’amour entre l’Homme et sa planète, évoquée par Jalet dans son dossier de presse, on est sur leur mélange, leur fusion, et les idées que la matière inspire à l’imaginaire. On s’immerge, on se baigne, on naît de la terre, et on y retourne.

De la danse ? Le corps est sollicité, nul ne peut le nier. Peu de mouvements d’ensemble, beaucoup d’improvisations dirigées, de répétitions aléatoires de séquences très écrites, qui donnent libre court au goût de Jalet pour les contorsions, les ondulations, les corps souples et aériens. A voir la maîtrise gestuelle des interprètes, qui sollicitent à plein leurs dorsaux et abdominaux, on comprend d’où leur vient leur taille de guêpe, soulignée par les traces scintillantes que le sable noir laisse sur leur peau. Les interprètes servent avec puissance les images dessinées par le duo Jalet/Nawa. On en est soufflés.

La spectacle ne dure qu’une heure, et pourtant, les longueurs se font sentir. C’est que ses images, Jalet les étale sans narration pendant trop longtemps. On finit par ne plus être fasciné par les prouesses et les images. Un signe du temps, sans doute, tant nos cerveaux sont sursollicités : on ne sait plus contempler indéfiniment. Quoi qu’il en soit, Planet impose sans réserve un sens aigu du merveilleux, qui génère à raison une standing ovation. Il fallait bien ça pour faire sa fête à Chaillot dès son réveil.

Le corps errant de Damien Jalet (Planet [wanderer])

Planet [wanderer] de Damien Jalet et Kohei Nawa
A Chaillot, Théâtre National de la Danse
Jusqu’au 30 septembre 2021 / Réserver

 

Tournée :
13 octobre 2021 – Opéra de Rouen – Normandie (réserver)
11 décembre 2021 – Palais des festivals, Cannes
(réserver)
12-15 janvier 2022 – Théâtre National de Bretagne, Rennes (réserver)

 

Photos © Rahi Rezvani