Et j'ai crié.
J'ai d'abord obéi. Chaque fois qu'on m'a tapé sur la main parce que je cassais le poignet, qu'on m'a corrigé parce que ma voix partait dans les aigus, qu'on m'a rit au nez pour être trop fragile, trop féminin, trop mignon, trop gentil, trop peureux. A chaque fois, j'ai baissé la main. J'ai baissé la voix. J'ai baissé la tête. J'ai baissé dans mon estime : être soi, ce n'était pas bien. Les insultes sont venues plus tard. De la part de garçons, plus rarement de filles. De garçons de mon âge. Pédé, tarlouze, pédale, tantouze, tapette. Ca résonne encore.
Le temps est passé, mais je n'ai rien oublié : chacun de ces garçons reste, encore aujourd'hui, un bourreau qui n'a pas compris, qui ne s'est pas excusé, qui n'a pas reconnu son erreur. Pourquoi et comment leur pardonner, alors ? On ne pardonne pas à quelqu'un qui ne demande pas le pardon.
Le petit garçon et l'adolescent que j'étais n'aimaient rien de plus que de jouer des rôles. Des combattants qui sautent dans les fourrés, des singes qui grimpent aux arbres, des fées qui transforment les citrouilles en carrosses, des dinosaures qui étouffent dans le désert, des pirates qui dansent la gigue, des divinités qui recouvrent la terre pour que la nuit tombe. Aucun n'avait de sexualité. Mais leur genre a gêné. Un garçon ne joue pas une fille. Alors ça a redoublé. Des humiliations fermes. Sans explication valable. La règle du genre immuable. Malgré tous les exemples ailleurs. Malgré Bowie, Serrault, Mercury et bien d'autres, je n'avais pas le droit, moi, d'être hors des cases. Saloperies de cases. Alors j'ai rangé les volants et les paillettes là où je voulais mettre les insultes et le mépris : au plus profond d'un placard intérieur d'où il n'était plus question de les tirer. Ce fut mon premier meurtre. Dont je n'étais, pourtant, pas l'auteur réel.
En regardant Drag Race sur France 2, que n'étais-je convaincu du caractère confidentiel de son succès, que je prédisais réduit à la seule communauté LGBT, déjà conquise. Que ne fus-je surpris par son triomphe... Sorti des cabarets où on rit du spectacle de l'étrange, de l'interlope qui semblait être son seul tombeau, à l'écart des regards, le drag - des queens et kings - était là debout, entier, assumé, incarné et surtout salué, reconnu, ovationné. Sans s'en rendre compte, Nicky Doll, France Télévisions et les dix candidates ont embrassé le petit garçon qui baissait la tête sur le front. Iels ont souri à l'adolescent qui serrait les dents en lui assurant par la preuve que tout irait bien.
Tout n'est pas gagné. L'actualité ne cesse de nous prouver que la bêtise est encore partout, vivace et insidieuse. Le danger rôde, mais la lumière est, désormais, puissante et inextinguible.
Les drags ont vengé mon meurtre. Merci pour ça.
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A lire :
- Petite histoire de la culture drag king, par Lubna et Angie, sur barbieturix
- Drag Race : la folle histoire des queens en France, par Louis Delafon, sur Têtu