De profundis, tout ça.
Je n'arrive plus à savoir si je l'ai vraiment aimée ou si je l'ai aimée parce que ça faisait bien, de l'aimer. Je ne sais plus non plus si je l'ai comprise ou si j'ai appliqué le logiciel de compréhension qu'on me demandait d'appliquer. Je ne sais plus si je l'ai défendue par conviction ou par intérêt. Je ne sais plus du tout si j'ai vraiment cru que la pratiquer et la regarder pouvaient procéder du même principe fondamental, avec des connexions, des liens de cause à effet.
M'en sortir a-t-il été un tel choc - traumatique ? septique ? - que je me sente à ce point, là, maintenant, éloigné, ignorant, interdit devant elle ?
Le sentiment est diffus. J'ai l'impression d'être sorti d'une secte. D'avoir été embobiné, que l'on m'a menti. Trahi, non. Juste, de m'être fourvoyé.
Pendant toutes ces années, j'ai accepté l'exigence physique, mais surtout intellectuelle, qu'il fallait. Savoir lire en elle les grands principes, les grandes idées. Alors qu'au fond, elle est vide. Très souvent, vide. Sans intérêt. Juste là pour occuper les gens qui s'ennuient, et qui paient pour regarder d'autres gens, prêts à tout et n'importe quoi et qui font tout et n'importe quoi, dirigés par quelqu'un qui croit creuser les vérités de l'humanité sans jamais y parvenir. Tout un milieu a accepté cet état de fait, et s'impose depuis des décennies une réflexion creuse et sans intérêt, parce qu'elle n'apporte rien à personne, en oubliant de faire du beau.
La danse contemporaine a oublié de faire du beau. Pendant des années, j'ai défendu son exigence intellectuelle, à tort.
Libéré de son emprise, je réalise aujourd'hui les heures perdues à essayer de la comprendre, le temps et l'argent perdu par tout un secteur à soutenir des artistes sans épaisseur, sans intérêt - la majorité. C'est injuste, parce que la danse contemporaine est basée sur un principe sublime - la liberté - et est servie par quelques créateurs extraordinaires et des centaines d'interprètes de grande qualité. Mais le secteur chorégraphique qui graviet autour d'eux soutient des artistes sans talent, sans saveur, parce qu'il n'a ni vision, ni goût, si bien qu'on fait à la danse contemporaine le même reproche depuis toujours : on s'y ennuie, on ne comprend rien, on ne ressent rien. Je le refusais. Je n'y croyais pas, parce que j'avais vu des pépites. Aujourd'hui, je le reconnais : ils avaient raison.
Et ça me fend le coeur d'avoir été à ce point berné par l'intellectualisme, alors que j'aurais aimé trouver l'intelligence. Mon amertume me dégoûte ; je la leur reproche.