Deux visions du monde.
Annoncé - comme tous les films - comme le film de l'année, The Drama (Kristoffer Borgli - USA) réunit Zendaya et Robert Pattinson dans uen histoire de mariage en cours de préparation et de morale. Deux sujets qui me passionnent, je m'y suis donc précipité.
On pourrait croire à un "une fille et un garçon tombent amoureux, ils se marient, le mariage tourne à la catastrophe" type comédie dramatique et romantique à l'américaine, avec apparition obligée de Katherine Heigl. Et bien non : on est plutôt dans le scénario "le monde allait plutôt bien jusqu'à ce qu'un petit jeu sans conséquences ait en vérité d'énormes conséquences". Ici, en plein dîner pour choisir le traiteur de leur mariage, Charlie (Robert Pattinson) et Emma (Zendaya) jouent le jeu lancé par leur témoin Rachel (Alana Haim) qui est de révéler la pire chose qu'ils aient fait de leur vie. Alors que Rachel, Charlie et Mike (l'autre témoin) avouent des actes plus ou moins monstrueux qu'ils ont réellement commis, Emma confesse avoir eu envie de commettre un acte monstrueux, mais ne pas être passée à l'acte. Pour autant, l'acte (non réalisé) en question déclenche la tempête au coeur du film... et révèle l'océan qui sépare les deux côtés de l'Atlantique.
Attention, spoilers.
Ce qu'Emma révèle, c'est avoir été sur le point de commettre l'horreur suprême, adolescente. Si un autre drame n'avait pas eu lieu ce jour-là, ailleurs, elle serait sans doute passée à l'action. Le sujet est brûlant, sensible, douloureux, aux Etats-Unis. On comprend donc aisément que l'aveu génère des réactions épidermiques, brutales, frontales. Rachel ne voit plus en Emma qu'une psychopathe dangereuse qui pourrait repasser à l'acte. Charlie s'interroge : la violence qui a habité Emma à l'adolescence est-elle encore là, quelque part ? S'apprête-t-il à épouser une femme dangereuse ?
Charlie et Emma choisissent d'essayer d'expliquer et de comprendre. Emma raconte son enfance difficile, son adolescence brimée, sa quête d'amitié et d'amour, de modèles, de moyens de reprendre confiance en elle. Sa fascination pour les figures armées, fortes, comme une réponse symbolique à la brutalité qu'elle subit. Elle analyse aussi sa propre immaturité d'adolescente, la bêtise de cet âge, sa fragilité, sa puissance qui ne sait comment s'exprimer. Elle n'excuse pas, elle contextualise. Face à la véhémence des réactions de Rachel, de Charlie, elle se sent jugée, incomprise, condamnée. Punie d'avoir été poussée à bout, d'avoir eu envie, sans avoir fait. C'est ce "presque fait" qui porte le noeud moral et psychologique du film. Brillant.
Charlie, lui, sait ce qu'il a vécu avec Emma. Son altruisme, sa douceur, ses failles et ses forces. Il peine à croire qu'une psychopathe se cache dessous... mais ne parvient pas à effacer la possibilité que ce soit le cas. Il aime profondément Emma, veut l'épouser. Ses questions le font chanceler. Psychoter. Délirer. Il réécrit son discours de mariage, qui traduit son état d'esprit. Le doute le fait même déraper franchement. (Ah ! la faiblesse des hommes...) Pour autant, tout le monde se retrouve au mariage. La mariée se sent traquée, le marié est fébrile, la rumeur semble partout... Un moment idéal pour que tout éclate. Et tout éclate. Je te laisse dévorer ce film pour connaître la fin.
Du petit jeu sans conséquence, donc, grandes conséquences finalement.
De notre côté de l'Atlantique, on sait que l'adolescence est un moment de tourments extrêmes, d'actions et de décisions d'envergure, où l'on crée des trajectoires que l'on subira le reste de sa vie, dans le trauma comme dans la félicité. L'acte que s'apprêtait à commettre Emma aurait été une monstruosité, il n'y a pas à ergoter.
Aux Etats-Unis, il semble que l'on ne puisse pas évoluer, comprendre, apprendre, changer : une fois qu'on a pensé à mal, on est un monstre à tout jamais. Binaire.
Aux Etats-Unis, le monde est bon ou méchant. Sans nuance. On nie l'animalité, la violence intrinsèque de chacun, qu'il passe sa vie à dominer, à taire, jusqu'à ce que... On ne la colère, la douleur, les violences subies tousd les jours qui peuvent mener à avori des envies dangereuses. On nie les circonstances, atténuantes ou non, la fragilité, l'ambivalence. Tu dois être responsable de tes pensées et de tes actes, même quand tu n'es pas en mesure intellectuelle de les dominer, par immaturité. Tu te débrouilles, et personne ne t'aidera.
Parce que personne ne fait preuve d'empathie avec Emma. Personne ne lui fait assez confiance pour imaginer qu'elle a changé. C'est ce qui fait, je l'espère du moins, la différence entre l'Amérique pudibonde et le vieux continent, encore un peu humaniste.
Faut-il aller le voir ?
Oui, pour se faire une idée. Pour venir me contredire avec joie. Pour Zendaya, qui montre une palette de jeu d'un grand raffinement. Pour Pattinson, qui continue de briller dans les rôles borderline. Et pour la construction du film, qui, sans être révolutionnaire, est vraiment rafraîchissante.