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REASSEMBLAGES
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La bulle aux parois épaisses ...

La bulle aux parois épaisses ...

Plus ça va, et plus j'ai la sensation de devenir autiste.

Bubble_Wrap.jpgTu sais, ce sentiment étrange ... Tu travailles, tu parles, tu écoutes, tu réfléchis, tu avances, du aimes, tu détestes, tu t'émeus, tu consoles, tu progresses ... En somme, tu agis, mais tu vois aussi la distance avec le monde qui t'entoure augmenter, tu sens comme une texture qui te sépare des gens, comme si tu étais dans une bulle ... Et ça n'a rien à voir avec une pub pour des prothèses auditives. Non, tu cherches à interagir, mais tu te rends compte que tu as autant d'impact que si tu en faisais rien, muet, aveugle et sourd derrière la paroi de ta bulle.

C'est aussi, sans aucun doute, ce que ressent Clay. Clay est écrivain, a connu quelques succès, et est débauché par Hollywood pour jouer les scénaristes. Classique. Autour de lui, les gens et les choses passent, fil(m)ent, se multiplient : une fille, une autre, l'alcool, les soirées, les piscines, les bagnoles de Los Angeles, les histoires, les menaces, les journées au soleil, ... malgré toute l'attention qu'il porte à son environnement, malgré tout ce qu'il tente pour s'accrocher à l'un ou à l'autre, Clay, inexorablement, glisse sur la façades lisses des vies remplies, sans parvenir à remplir la sienne. Clay semble être perpétuellement "en dehors du coup".

"You are not part of it"

Imperial_bedrooms_cover.jpgClay, c'est le personnage principal et narrateur d'Imperial bedrooms, la suite de Less than zero (1985) de l'auteur qui fit hurler l'Amérique avant d'en devenir le trendsetter : Bret Easton Ellis. Je n'ai pas lu Less than zero. Je ne te ferai pas l'évolution des personnages, les correspondances formelles, les rappels de l'intrigue, mais, semble-t-il, il y aurait de quoi faire. Mais Imperial n'a pas besoin de Less pour faire sens. Clay est un homme seul, perdu dans ses histoires, perdu dans l'immensité de son moi intérieur qu'il élargit à coups de drogue, d'alcool, de soirées. Les gens qui l'entourent ... ne l'entourent pas vraiment. Blair, son ex, Trent, celui qui l'a remplacé auprès de Blair, Julian, son ami, Rain, sa nouvelle proie, ne sont pas à proprement parler ses amis, ni même ses proches : aucun des personnages sur lesquels Clay porte toute son attention ne lui en porte pas autant en retour. Clay cherche à se créer une vie avec des élements qui le rejettent ... sans doute parce qu'eux-mêmes sont des éléments négatifs de la société de l'American Way of Life : prostitution, adultère, psychologie de comptoir, culte des apparences, arrivisme, sacrifice des valeurs au profit de soi, égoïsme. Chaque personnage porte en lui les stigmates de la société qu'il a créée. Ils ne l'entourent pas, et pourtant, il s'est tissé entre eux un filet de relations auquel Clay appartient bel et bien ... mais involontairement. En fait, Clay semble servir de tremplin professionnel à Rain, qui est la maîtresse de Trent, mais qui est aussi passée entre les mains de Julian ... et depuis qu'un meurtre les concerne tous, les suspicions, les tensions, les désirs, les frustrations, les secrets, les mensonges, tout se multiplie, et chacun essaie de maîtriser l'ensemble. Clay lui-même essaie de comprendre, de seulement comprendre, qui agit comment, qui fait quoi ... mais Clay, sans cesse, est relayé au stade de "detail in the story". Il est impliqué partout ... mais est tenu pour absolument secondaire. Quand se réveille, en plus, son délire monomaniaque sur le thème "You can't do anythin' without me", on frôle les actes cathartiques, entre sado-masochisme symbolique et barbarie sexuelle ... ou peut-être entre-t-on dedans, justement. Parmi toute cette sombre folie qui les guette, Blair s'élève, représentante du peu de stabilité de l'univers de Clay ... Mais peut-on seulement avoir l'air stable quand on ne l'est pas intérieurement ?

brat_easton_ellis-3.jpg

Bret Easton Ellis signe, avec Imperial Bedrooms, un portrait intime de cette Amérique qui se sait à côté de la plaque sans en souffrir ; il creuse, en usant tous les symboles possibles et imaginables de l'American Way of Life, les espaces "en creux", ce qu'on fait à couvert, en se croyant seul, en se sachant libre de tout, comme planqués derrière l'image brillante et connue de tous, comme lorsque l'on sourit au voisin avant de fermer sa porte et de le traiter de trouduc. A coups de phrases longues de deux kilomètres, de propositions enchaînées avec des "and", quitte à en user 50 par page, BEE donne un rythme poussé, passionné, passionnel, et coupe soudain sa logorrhée verbale (qui celle, mentale, des pensées de Clay) pour imposer une pause, un moment suspendu, un "creux". L'écriture est brillante, à la structure rapidement efficace, et au sens dilué dans une histoire qui ne semble pas avancer, qui inscrit donc dans la durée (celle des pages) une histoire désagréable, floue, embrouillée, dérangée, qui laisse le lecteur dans une situation d'attente, impatient d'en démêler le fond. On accroche donc au livre sans décrocher l'attention. Objectif atteint.