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REASSEMBLAGES
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Le spectacle vivant résistera-t-il hors de France ?

Le spectacle vivant résistera-t-il hors de France ?

Le spectacle vivant n'est pas mort, mais il est moribond.
Si la situation en France est relativement protégée par le statut intermittent qui évite aux artistes de sombrer dans la pauvreté, c'est une exception mondiale : ailleurs, les artistes n'ont rien. Rien. Certains théâtres français (et quelques institutions liées à la francophonie) sont particulièrement engagés dans le soutien aux artistes internationaux : ils financent la création et programment les œuvres, participant ainsi à l'ouverture des horizons de leurs publics et à la consolidation des carrières d'artistes du monde entier. C'est le cas du théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine (94), dirigé par Nathalie Huerta, qui s'engage depuis 2016 aux côtés d'artistes issus de pays de la Méditerranée, de l’Afrique subsaharienne et d’Amérique latine, régions du monde où la Culture est fragile, et particulièrement la danse.

La directrice invitait ce lundi les professionnels responsables de la programmation de leur théâtres, ainsi que les journalistes, à assister à une représentation de Borderlines, création 2019 du Marocain Taoufiq Izeddiou. L'occasion de rappeler l'importance du soutien aux artistes étrangers, particulièrement impactés par la crise sanitaire actuelle : "Au Maroc, tout est fermé, et la Culture ne bénéficie d'aucune aide. Les artistes sont livrés à eux-mêmes." évoque Huerta à l'issue du spectacle. "Cette représentation, c'est la première date de la compagnie depuis février 2020." Chacun réalise l'ampleur de la débâcle. "J'étais optimiste, avant, avec la Culture au Maroc, mais après ce confinement, je suis devenu pessimiste : la Culture n'est pas la bienvenue au Maroc. Maintenant, je le sais." admet, grave, le chorégraphe. Théâtres, écoles, hôtels : tout y est fermé, les danseurs n'ont nulle part où travailler. "Au bout de 6-8 mois, ils ont dû aller ailleurs : centres d'appel, marchés... Seuls les partenaires européens permettent aujourd'hui de soutenir la danse au Maroc : le Ballet du Nord (Roubaix), Viadanse (Belfort), le théâtre de Vitry-sur-Seine, nos partenaires belges..." Un état des lieux sinistre, qui donne d'autant plus d'éclat à Borderlines.

Le spectacle vivant résistera-t-il hors de France ?

Borderlines, le titre est bien trouvé : il permet d'invoquer autant des lignes frontalières que des états limites, troubles, ambivalents. Le chorégraphe cherche à danser le checkpoint, le passage, le point d'entrée et de sortie : de l'amateur au professionnel, entre le masculin et le féminin, l'intérieur et l'extérieur, soi et les autres, soi et l'autre...
Au début de la pièce, un danseur achève lentement de poser un carré de scotch doré délimitant un couloir tout au tour de la scène noire. La frontière physique entre un centre et sa périphérie. Le danseur entame une marche dans ce couloir extérieur, puis une danse, toute en lignes, bras tendus, déplacements latéraux, grands pliés, le tout est graphique, élégant, souple. Quelques mots chantés en arabe résonnent. Un deuxième danseur, les voilà chacun de son côté du carré, avant de se rapprocher, de s'imbriquer, entre rejet distant, tentatives de domination et collaboration, alors que deux autres danseurs, un homme et une femme, posent des tubes métalliques sur les bords extérieurs du couloir : l'ouverture vers l'ailleurs autour de ce centre inaccessible se referme-t-elle ? Finies les frontières : les quatre interprètent entrent dans le carré, qui semble soudain ne plus exister ; ils le franchissent désormais sans le voir. Le geste est contemporain, habité, le rythme est vif, une composition énergique et expressive, à la joie palpable, se met en place, alors que la chanson arabe laisse sa place à des riffs rock, tournant peu à peu aux boucles électro. Des danses individuelles, marquées d'un geste signature, une main retournant l'autre du bout des doigts, bien devant soi, les interprètes passent à des danses collectives, parfois très évocatrices - comme cette posture où deux danseurs bouchent d'une main chaque oreille de leur camarade : maintien par la contrainte ou protection contre les bruits du dehors ? Izeddiou grave des images nettes, son cheminement dansé reste vibrant dans nos esprits. A l'instar de sa figure finale, composition plastique, brillante, dorée, avec les éléments du décor, au centre duquel tourne, comme une boule à facette, un danseur en long gilet pailleté, encore visible une fois les lumières éteintes. Douce poésie d'un monde qui s'éteint... sauf à Vitry.

En tournée (sous réserve) :
- 27 février 2021 à Viadanse (Belfort) - réserver
- en juillet 2021 au théâtre Jean Vilar (Vitry/Seine) - réserver
- en septembre 2021 à la Biennale de la danse en Afrique (Marrakech)
- en novembre 2021 au Colisée (Roubaix)

Photos © Sandra Lynn Bélanger