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1 articles avec la colline

L'Homme, animal tragique

Publié le par Charles SaintLaz

Yes, we could

Ce que l'espoir, l'optimisme, le progrès et la confiance ont de bienveillant se heurte à la nature non pas de ceux qui portent les projets que ces valeurs animent, mais à celle de la société civile à qui ils sont destinés : celle de l'éternel freinage, toutes griffes profondément ancrées dans la terre qui les porte, refusant le mouvement, et trouvant tout argument, physique, verbal ou moral, pour contrecarrer.

La médiocrité - comme l'écrivait plus ou moins Cioran - est ce qui sauve les hommes de la haine qu'ils se vouent. C'est aussi ce qui les réduit à une passivité désespérante dans le reste de leurs affaires, d'autant plus minable pour la vision que nous pouvons avoir de l'homme qu'elle le mène à son inéluctable perte. "Fâcheux de tous les pays, unissez-vous contre les grises mines !" me verrai-je répondre. Et pourtant, voyez comme en si peu de temps, l'Homme a, dessus sa place, la beauté du monde laissé choir (après l'y avoir précipitée).

C'est sans doute là que se niche la tragédie qui plaît tant aux pessimistes : une force (d'inertie ?) se cacherait là en nous, et déjouerait toutes nos belles intentions. Un peu comme les dieux anciens qui, refusant une humanité tournée vers le progrès offert par Prométhée, les divisèrent dans la douleur par le truchement de Pandore. Une idée qui n'a pas échappé à Alexis Armengol, qui signe cette année, avec Marc Blanchet, une pièce remarquable pour le regard politique qu'elle porte sur nous : A ce projet, nul ne s'opposait.

Voyons un peu.

“Ce qu’il voulait
C’était anéantir la race humaine
En produire une nouvelle
Et à ce projet personne ne s’opposait
Sauf moi.”

Eschyle, Prométhée enchaîné

Premier tableau. La scène est là, devant nous, sombre, poussiéreuse, comme une usine désaffectée, celle où tout semble avoir été forgé. Prométhée, forgeron de la race humaine, Héphaïstos, celui du monde et des armes, la Vengeance, Pandore - on reprend ici les termes de l'accord originel, comme il fut rompu par Prométhée, ce qui s'ensuivit : le procès, la morale, la punition du fautif et, au loin, le sort des hommes par la punition de la réalisation du fautif. Le discours, ici, est éminemment politique. Il pourrait être question d'un homme politique jugé pour favoritisme. En parallèle, nous suivons donc le destin symbolique du mythe (dieux, demi-dieux, humanité) et sa réalité - le pouvoir des hommes sur les hommes, la tyrannie de la masse sur l'individu et déjà l'idée que si l'homme peut s'élever, les hommes ne le peuvent ; la politique au sens premier (i.e. le vivre ensemble) nous voue à l'échec.

Deuxième tableau. Finie la métaphore mythologique, passons à un cas pratique : un groupe cherche à faire avancer l'idée de la préservation du monde (l'écologie). Outre la résonnance avec l'actualité, la pièce semble faire déjà le deuil de l'action collective : les individualités s'opposent, même dans l'espoir commun. Alors même que s'élève seulement l'espérance d'un nouveau monde à concevoir et à bâtir, le spectateur sent la pression extérieure qui l'étouffe, et la sclérose intérieure qui la fragilise. Tragédie, je te dis.

A ce projet personne ne s'opposait est une pièce remarquablement écrite. Le texte multiplie les approches, les litotes, les idées en incises, joue sur les différentes intrigues, sur tous les registres. un phrasé simple, mais sans fioritures, où tout pèse, où tout éclaire.
Le jeu est direct, frontal, inspiré, sobre mais efficace. Aucun des cinq acteurs, qui endossent plusieurs rôles, n'est faux. La profondeur de Victor de Oliveira en Prométhée résistant, le doute épais de Vanille Fiaux en Pandore ntourmentée, la rage saisissante de Pierre-François Doireau en bras armé de la justice des dieux, le charisme de Laurent Seron-Keller en activiste écolo, la folie douce de Céline Langlois... S'il est des absences, des temps où le rythme retombe, on le leur pardonne, parce qu'on ne veut pas hâter la chute de l'espèce qu'ils incarnent. La nôtre.

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A ce projet personne ne s'opposait
Alexis Armengol / d'après Eschyle

Théâtre de la Colline
Jusqu'au 5 décembre
Réservation ici / 01 44 62 52 52

(c) DR
(c) DR

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