Parce qu'il faut savoir partir avant d'être ridicule.
Je n'aime pas les bilans. Mais c'est comme les funérailles, les ruptures ou les pots de départ : parfois, il faut le faire, parce que c'est important, nécessaire ou utile. En tout cas, ça met des
couleurs assez originales dans le tableau.
Créer un blog en 2009, c'était osé. C'était vouloir partager sa voix, son discours, tout en étant assuré de ne pas être lu, à moins de savoir créer la polémique, le rire ou le poignant. Or, ici,
c'était plutôt partage culturel, intellectuel, sensoriel. A côté de mastodontes du domaine, bien plus médiatisés, j'ai vite compris que personne n'allait me lire.
C'est pas si terrible, parce qu'au départ, je n'écrivais que pour le plaisir d'écrire, pour l'exercice intellectuel de la critique, par passion pour la culture et par goût de la transmission.
J'imaginais, tout de même, quelques réponses, quelques discussions, et puis... Et puis en fait, écrire dans le silence, pour bénéfique que cela a été, m'est devenu source de vertige.
Fallait me rendre à l'évidence.
Je suis pas très bon pour écrire.
Et j'ai cherché à attirer l'attention.
Et ce double constat m'a rendu l'exercice un peu désagréable. J'ai péché par orgueil, ou par excès de confiance. Que puis-je donc faire ? Eteindre ce blog en silence, sans publicité, sans relais
sur Twitter ou Facebook, et aller laisser libre court à mon goût pour l'écriture et le partage ailleurs, sur d'autres thèmes, sous d'autres formes.
Je te salue donc, lecteur d'un jour ou régulier, et clos donc cette page de discours dans le vide.
Grimm, Andersen, Perrault et autres parents désireux d'appuyer leurs méthodes éducatives sur les histoires arrivées aux autres enfants - sages ou pas sages - qui peuplent les contes immémoriaux
parents, vous ne seriez pas acceptés dans les rangs de l'intelligentsia traditionnaliste proclamée républicaine qui tente de freiner la loi Taubira sur le mariage pour tous : vous avez éhontément
menti aux enfants.
C'est que vous nous avez enseigné l'amour éternel, les princes charmants et les princesses langoureuses, l'entraide, la camaraderie, l'espoir et le rejet du mal. Dans la vraie vie, ces valeurs
s'appliquent en théorie, mais pas vraiment en pratique : à quand un conte qui t'apprendra l'individualisme, la compétition permanente et les affres de l'administration ? Toi même
tu sais. Ce serait bien plus utile.
Toutefois, reconnaissons-le, ces
histoires de contes ont quelque chose de réel. Des bimbos qui s'exclament "Je vis un conte de fées !" dans les reality shows américains aux moments de félicité qui parsèment le
quotidien, on se raccroche parfois aux idéaux de ces histoires pour enfants, comme un référentiel commun. Qui à l'adapter un peu à la réalité, façon Hansel and Gretel : witch hunters.
Cette idée ne traverse pas que les adaptations US (ou espagnoles, cf Blancanieves), elle se ressent aussi dans l'écriture du
cinéma français : le meilleur exemple en est le dernier Jaoui+Bacri, Au bout du conte.
L'idée est là : comment le quotidien suit-il la structure narrative du conte de fées tout en étant ponctué de références qui nous le font rejeter (par anticonformisme ou par préscience des
conséquences) ? Le synopsis est simple : nous suivons les péripéties, liées et séparées, de Laura (Agathe Bonitzer), jeune fille prometteuse à la recherche du prince charmant, de Marianne (Agnès
Jaoui), tante de Laura, qui cherche à améliorer la vie des gens en luttant contre son inertie, de Sandro (Arthur Dupont), jeune compositeur talentueux et fauché, qui va croiser la route de Laura,
et de Pierre (Jean-Pierre Bacri), père de Sandro enfermé dans son cynisme misanthrope et soudain frappé par la peur de sa mort annoncée. Tout y est : le prince charmant, la prophétie, la bonne
fée, la conquête de la glorieuse destinée. Ils croisent des personnages secondaires qui incarnent, furtivement, des archétypes de contes de fées : le voisin ténébreux, archétype du loup (Benjamin
Biolay), la mère froide investie dans son apparence, façon marâtre (Béatrice Rosen), la fille de Marianne, façon enfant perdu, la copine moins jolie, façon vilain petit canard (Nina Meurisse),
une voyante...
Le tout est saupoudré de (plus ou moins) discrètes références à des contes : la chaussures oubliée (Cendrillon), la pomme tendue par la marâtre (Blanche-Neige), le réveil par un prince (La belle
au bois dormant), la fille en rouge qui croise le loup (M. Wolf, ça ne s'invente pas... - Le petit chaperon rouge), le fille de riche avec le garçon pauvre (La belle et le clochard), ... Agnès
Jaoui a déclaré qu'il y avait plus d'une centaine de références. Brillant. La réalisation s'évertue à mêler vie réelle et images oniriques (à coups de fondus enchaînés, de jeux de transparence,
de trucs un peu magiques), emmenant un scénario pas toujours très palpitant (parce que très quotidien) à bon train, si bien que l'on ne s'ennuie pas, sans crier au génie. Voilà un film qu'on ne
regretterait pas de voir chez soi à Noël au coin du feu... volant donc la vedette aux contes de Noël faits pour l'occasion : le défi est donc relevé.
Et, au final, le débat n'est pas tranché : les contes sont-ils vraiment utiles à la vie ? Oui... et non. Oui parce qu'ils collent furieusement à certaines situations vécues. Non parce qu'il
semble qu'on n'en tire pas les conséquences appropriées.
Quand l'enfant, entouré de papillons et dragons, délaisse le manichéisme construit autour de lui pour aborder les codes confus et contradictoires du monde des adultes, il tombe de haut, et se
réfugie dan sce qui lui est le plus familier. Chez moi, c'était l'émotion. Mais pour mieux quitter les affres de la mièvrerie dans laquelle on m'élevait, il m'a fallu explorer ce
qui se cachait derrière : la colère, la frustration, la transcendance. Imagine moi, il y a 15 ans, draguant les confins des émotions qu'on voulait que j'évite. Loin des clichés de l'emo ou du
goth, je m'évertuais à ressentir la folie, le macabre, la violence, le stupre.
C'est ainsi que je me plongeais dans La reine Margot ou Scream, dans Prokofiev ou Farmer, dans L'Etranger ou dans Christie (Agatha, pas William), dans Chagall ou... Un
bordel qui me trouvait plus que je le cherchais, et que j'accumulais comme autant de sources d'hystérie (masculine...), d'éclats émotionnels, de trucs pour me rendre fou, en gros. Et en général,
ça marchait : je me suis persuadé, peu à peu, d'être hypersensible, ascendant folie douce, 3e décan. Avec le temps, j'ai cultivé tout ça en recherchant l'exquis, le raffiné, le
travaillé (selon des critères un peu abscons, évidemment) : ça a aidé à affiner et aiguiser les émotions, mais aussi à faire le tri dans les références.
Puis, un soir de mars, il y a eu... un soir à Orsay. La nuit était fraîche, mes pensées brumeuses, et je m'apprêtais à aller retrouver mes camarades de jeu(x) pour découvrir
l'expo "L'ange du bizarre : le romantisme noir de Goya à Max Ernst". Solitude, déprime, eschatologie, luxure, mauvais penchants, violence, noirceur : les thèmes parcourus dans
cette vaste descente aux Enfers travaillant les génies des XIXe et XXe siècles s'expriment par la sculpture, la peinture, le cinéma, dans une scénographie sobre présentée par Côme Fabre et Félix
Kramer qui signent des textes à la poésie vertigineuse. Sublime, intense, déroutante, envoûtante : l'expo est profondément perturbante tant elle te projette dans tes anciennes passions, tant elle
remue des choses fortes,... incontournable.
A ne pas manquer : Dante et Virgile aux Enfers, d'Adolphe Bouguereau. Monumentale, superbe, impressionnante, terrifiante.
En 1973, le gentil président chilien Salvador Allende était renversé par le méchant général Augusto Pinochet. Chacun faisant ce qu'il veut en son pays ("autodétermination", qu'ils appellent ça),
personne ne s'en est vraiment inquiété au départ. Après tout, y'avait des pays dirigés par des militaires, et ça s'était bien passé (la France de de Gaulle, par exemple). La constitution de 1980
et la pression internationale exigeaient l'accord du peuple pour que ce brave Augusto reste en place : en 1988, le dictateur organisait un référendum. Ainsi, les électeurs
devaient dire s'ils voulaient, oui ou non, du candidat désigné par la junte (Augusto, donc, pas fou) pour président. Truc de fou (par contre) : pour la première fois depuis 15 ans, le peuple
allait pouvoir s'exprimer. Les partis aussi. Donc l'opposition. Mais je rappelle que le régime est militaire. En Amérique Latine. Donc c'est chaud-chaud d'être de l'opposition. Et pourtant...
De ce référendum, Antonio Skarmeta a fait
une pièce (El plebiscito), et de cette pièce, Pablo Larrain a fait un film, No, sorti il y a quelques semaines sur nos écrans. Le film suit René Saavedra, jeune
publicitaire créatif ayant le vent en poupe, qui propose une campagne du Non basée sur la joie. Travail, famille, patrie : combinaison gagnante (sauf pour Vichy) du film
historique, de ce point de vue, nous ne sommes pas déçus. Larrain a même utilisé des vieilles caméras pour retrouver le format et le grain des images des années 80, histoire que la confusion
entre les images d'archives et les nouveaux plans soit totale. De ce côté, c'est une réussite. Le film te tient en haleine, malgré ses grosses longueurs et son air de déjà vu. De mon côté, j'ai
un peu délaissé l'aspect "évènement historique" pour me focaliser sur le témoignage historique (la reconstitution, si tu préfères). Et j'y ai repéré un truc : c'est un film qui parle de mecs.
Suffit de se concentrer (et ce n'est pas difficile...) sur René Saavedra, interprété par Gael Garcia Bernal. Son personnage incarne une forme de fantasme, d'idéal masculin,
dont la représentation à l'écran tente de rester fidèle à l'époque, mais apparaît aussi incroyablement contemporaine, comme si quelque chose en lui transcendait les époques, ou comme un retour
de hype, comme tu voudras.
1. Le physique
Gael est beau. De tous les acteurs ayant la trentaine, la peau mate et parlant espagnol, ils ont pris le physique racé, les traits fins, le regard transparent, le sourire ravageur entre des
lèvres pulpeuses. Faut dire ce qui est : le Bernal a un air féminin, un peu enfantin, qui l'avait très bien servi pour La mala educacion (d'Almodovar), et qui lui donne une
expressivité touchante et une douceur apaisante. Bernal, c'est le bel homme tel qu'il est imposé par les magazines féminins (et la littérature LGBT)(G, surtout...). Colle lui une coupe années
80 (qui revient à la mode chez les garçons aux cheveux lisses) et la barbe de trois jours (furieusement tendance depuis 5 ans), et PAF : tu as le garçon au physique parfait. Pour nos yeux
d'aujourd'hui.
2. Le look
Non seulement il est beau, mais en plus il est stylé : alors que tous les représentants du milieu auquel il appartient (professionnel, urbain, etc) s'enferme dans le look
chemise-costume-pompes-en-cuir, Saavedra déambule, du début à la fin du film, en baskets (signifiant qu'il est decontract, détaché des codes étroits), blouson en cuir (pour dire qu'il est
viril, animal), et alterne chemise et t-shirt (pour signifier son adaptabilité, évidemment). L'habit fait le moine ? Peut-être pas. Mais place Saavedra dans le dernier numéro de Vogue ou
L'Officiel, il ne jurerait pas. Surtout, mets le dans la rue, il passerait inaperçu, justement parce que son style est le seul que la mode populaire ait conservé des années 80.
3. L'attitude
Saavedra cumule - comme nous - plusieurs vies : personnelle, familiale, professionnelle, politique. Dans chacune d'entre elle, il développe les qualités qu'on attend du chic type : pas la
perfection, mais de l'implication. Il est du genre à se déplacer en skate (esprit libre, décalé, souple, un peu frondeur) mais est un père de famille attentif, aimant, mais pas trop (sévère
mais juste). Il est publicitaire, très créatif, donc sensible, joueur, ouvert, mais travailleur, ambitieux, décomplexé voire iconoclaste. Il refuse le politique parce que c'est trivial, mais
accepte finalement l'affaire parce qu'il y voit un moyen de s'y investir autrement. Il accepte donc de se frotter au danger - celui de la répression du régime de Pinochet - et c'est beau, le
courage. Il y a cette fille - la mère de son fils - qu'il aime encore, et dont il observe sans broncher la vie avec un autre homme. Blessé, amoureux, mais fort. Résultat ? Créatif, responsable,
courageux, amoureux : c'est l'homme, le vrai.
Quatre juteux ados de 12 et 13 ans, choisis en ce début 1993 par une équipe en manque de talents pour relancer les audiences en chute libre du All New Mickey Mouse Club, une émission qui avait
fait vibrer tous les petits Amerloques depuis 1955. Ces quatre ados venaient d'un peu partout : Memphis, Ontario, Louisiane, Pennsylvanie. Comme si toute l'Amérique anglophone (et blanche)(et
blonde) avait été sondée pour donner à une émission légendaire le souffle revitalisant du talent et de l'éternelle fraîcheur. Quatre ados sur lesquels on allait faire peser le destin d'un
programme... Double erreur : d'une part ces ados allaient devoir souffrir de la pression, d'autre part, ces 4 mômes étaient un mauvais calcul. En effet : mi-1994, Disney arrête les frais et
supprime ce foirage complet qu'est le club-tout-neuf-de-Michel-la-souris. Et ces ados ?
Le premier, sorti de son Tennessee natal, avait rejoint Mickey après s'être gaufré à Star Search en chantant de la country. Après l'échec Mickey, il se laisse emmener dans le truc à la mode dans
les 90's : le boys band. Sauf que ça marchait pas aux US. Alors on l'a balancé avec ses copains en Europe, où le groupe a percé, avant de péter tous les scores aux US. En voilà un bon loser :
refusé partout dans son pays, dans le pays du spectacle (!), ayant euthanasié une émission populaire avant d'être sauvé par l'Europe... Un loser nommé Justin Timberlake.
La deuxième, baladée dans toute la Pennsylvanie, est plutôt du genre gagnante. Elle finit 2e à Star Search, rafle les concours, les prix, les contacts de producteurs, à 14 ans, elle enregistre un
duo international, à 17, elle est nommée au Golden Globe pour la chanson originale de Mulan. On se dit qu'au moins, Mickey n'aura pas laissé trop de traces... et pourtant, se focalisant sur sa
voix étonnante et en en faisant des caisses, c'est celle qui a la carrière la moins lumineuse des quatre. Une loser nommée... Christina Aguilera.
Le troisième, bercé par les Mormons en Ontario, est du genre gamin-à-problèmes : il agresse ses copains de classe au couteau, est déscolarisé, commence sur scène dans un mauvais truc sur Elvis...
Chez Mickey, il est laissé de côté parce qu'on le trouve moins talentueux que les autres. Plutôt que de s'achever dans la musique façon boys bands, il décide de s'achever dans une série télé
minable, Hercule contre Arès, spin off de la série Hercule. Grillé de chez grillé, il lui faudra jouer les durs et se mettre en danger pour percer enfin. Un loser nommé...
Ryan Gosling.
La quatrième était plutôt du genre "on va te faire bosser, t'en a besoin". Cours de dance, de chant, de gym, de comédie musicale... et du coup, quelques pubs, quelques concours, et bim, dans le
giron de producteurs qui vont tenter de la faire rentrer dans le moule. Mickey et son ratage, et comme elle est jolie et bonne chanteuse, on va la coller dans un girls band qui ne percera jamais,
Innosense. Heureusement, maman est là : elle place sa poulette entre les mains d'un copain qui va la faire percer. Merci qui ? Merci maman... Cette loser, c'est... Britney Spears.
Comme quoi, on peut s'étonner qu'Anne, qui chantait les chansons françaises de Disney, n'ait pas duré davantage !
L'intérêt des cérémonies de remise de prix, c'est un peu comme le loto : tu mises sur des performances, des intuitions, des ressentis, quand tu as un de bon, tu cries au miracle, quand tu n'as
pas le bon tirage, tu hurles à l'injustice. pour le cinoche, des Césars aux Oscars en passant par les Golden Globes, les Goyas ou les Gérards, les émissions sont très attendues, entre people et
souvenirs cinéphiliques, entre glamour et talent, et comme tu ne peux pas échapper aux remerciements des heureux sacrés, les productions tentent de mettre le paquet avec des interludes, où la
France entretient son intellectualisme en misant sur les bons mots, quand les US jouent sur le grand spectacle : le cinéma ressemble à ceux qui le font, tout simplement.
Le truc, c'est donc que chacun veut donner son avis selon des critères que l'on ne capte pas toujours bien bien. Tiens, par exemple, pourquoi le film franco-germano-autrichien Amour
concourait-il dans la catégorie "Meilleur film français", quand le franco-belgo-helvéto-luxembourgeois A perdre la raison concourait, lui, dans la catégorie "Meilleur film étranger", aux
Césars ? Mystère. Au nom des décisions originales du petit monde du cinéma qui aime se regarder le nombril en le trouvant joli, je propose donc les Lazars, prix du cinéma mondial
remis par un jury composé principalement de moi (SaintLaz), et basé sur mes critères, qui seront, tu le verras, tout aussi abscons que les autres, donc parfaitement inattaquables et évidemment
imperméables à la critique.
Lazars des meilleurs interprètes dans des rôles impressionnants de maîtrise :
Denis Lavant dans Holy Motors
Marion Cotillard dans De rouille et d'os
Lazars des meilleurs interprètes dans des rôles touchants de sensibilité :
Michael Shannon dans Take shelter
Taraneh Alidoosti dans Les enfants de belle ville
Lazars des meilleures nouvelles têtes dans mon univers cinéma :
Matthias Schoenaerts dans De rouille et d'os
Yaara Pelzig dans Le policier
Lazars des meilleures anciennes têtes que je n'avais pas vues bien jouer depuis longtemps :
Tom Cruise dans Rock Forever
Isabelle Adjani dans David et madame Hansen
Lazars des meilleurs interprètes dans des rôles qui m'ont gâché mon plaisir :
Gaspar Proust dans L'amour dure trois ans
Juliette Binoche dans ELLES
Lazar du meilleur film que l'histoire elle m'a scotché :
Monsieur Lazhar, de Philippe Falardeau
Lazar du meilleur film qui est surtout très beau à regarder :
Skyfall, de Sam Mendès
Lazar du meilleur film que c'était une bonne surprise :
Anna Karenina, de Joe Wright
Lazar du meilleur film que c'était une mauvaise surprise :
Laurence Anyways, de Xavier Dolan
Lazar du meilleur réalisateur parce que ce film me confirme que je l'aime beaucoup :
Phantom of the Paradise (musical), Carrie au bal du diable (horreur), Pulsions (thriller érotique), les Incorruptibles (polar), Mission : impossible
(action), Snake eyes (thriller policier)... Brian de Palma a su constituer une filmographie impressionnante, qui joue sur tous les tableaux, et ça force le respect... mais ça crée aussi
des attentes et des fantasmes cinématographiques chez le spectateur. Autant dire que Passion, son dernier film, fut annoncé sur les écrans avec moult tambours et trompettes, d'autant
plus que de Palma était attendu depuis un moment, n'ayant rien sorti depuis 2007 (Redacted, succès mitigé). Alors ? Ben... (attention, risque de spoiler)
# Un remake délicat
En 2010, Alain Corneau signait son chant du cygne en réalisant Crime d'amour, un film au scénario tortueux mais palpitant, où une jeune assistante, Isabelle, joue un jeu
très fin avec/contre sa boss, Christine, alliant humiliations, domination, sentiments, allant jusqu'au meurtre. Le film méritait des éloges, si l'interprétation n'était pas si mauvaise, à cause
d'une Ludivine Sagnier pas à la hauteur et d'une Kristin Scott-Thomas cachetonnante. Pourtant, de Palma l'a vu et a décidé de le tourner à sa façon. Ca veut dire "ajouts scénaristiques" et
"changement d'esthétique" : on ne refait pas l'Amérique, Crime d'amour ayant été jugé trop intellectuel, pas assez éclatant. Voilà donc que de Palma simplifie les caractères (donc le
jeu) des personnages principaux, rajoute une assistante lesbienne et manipulatrice, réduit la différence d'âge entre les deux héroïnes à néant et met en scène l'incertitude scénaristique façon
Mulholland Drive à coups de cauchemars. Il en ressort un film qui dilue son intrigue dans un questionnement sur la vérité et le cauchemar. Ca commençait bien, ça termine mal...
# Une photographie américaine qui tourne au vulgaire
Si le Corneau travaillait sur le réalisme de la représentation de la femme française, entre les affaires et les moeurs (froideur de l'entreprise, tiédeur racée de la maison...), de Palma a adapté
l'histoire sur les représentations américaines (bien que le film se tienne en Allemagne) : on se retrouve donc face à une image léchée, au décor graphique et froid, contemporain, où prennent
place des personnages lisses et facilement lisibles. On est docn face à un pur produit made in LA, qui rappelle l'esthétique choisir par les maîtres du genre, façon Cosmopolis. Le truc,
c'est quand même que cette photo un peu distante - qui traduit donc bien le hiatus entre professionnel et personnel - transforme la représentation de la femme d'affaires, voulu très désirable
(a.k.a. sexy, élégante, dominatrice) en description de la traînée tendance folle furieuse : vulgarité (du maquillage, des tenues, des attitudes), ambition nue (manquant franchement de ce don de
lovoyer qu'ont les femmes), pétasserie de bas étages. Dépit.
# Des interprètes limités
L'intérêt de ce film, c'est qu'on pouvait espérer que de Palma mettrait du talent là où Sagnier et Scott-Thomas n'ont peu su en mettre. Le truc, c'est que l'affiche ne pouvait pas nous rassurer.
Le rôle d'Isabelle, l'inférieure hiérarchique, est confié à Noomi Rapace - prometteuse comédienne sortie de la trilogie ovationnée Millenium (version suédoise). Enfermée
dans un rôle construit à la truelle, elle doit jouer sur deux expression et abuser des larmes artificielles : de Palma en a fait "la brune au cinéma", ténébreuse, sensible mais vengeresse. Dans
le rôle - rajeuni - de Christine, c'est Rachel McAdams - splendeur canadienne habituée aux grosses productions peu saluées par la critique (Sherlock Holmes, Serial
Noceurs...). De Palma lui donne le rôle de la blonde-au-cinéma : beauté plastique, pouvoir sur les hommes, fragilité solaire, mais loin de Marilyn Monroe, McAdams ne fait passer aucune
émotion au travers de l'écran, sinon l'envie de baffer l'Américaine pas futée. Dans le rôle du mâle alpha ("Dirk"), c'est Paul Anderson, acteur transparent rompu aux seconds
rôles, à cheval entre le dandy paresseux et le magouilleur à la petite semaine. Et en tant que Dani, l'assistante, il nous colle Karoline Herfurth, illustre inconnue au regard de
braise et à la dégaine bonne à jouer dans un épisode de Gossip Girl - sans maquillage. Autant dire que le tout semble foireux...
# Et donc ?
Le film commence pourtant très bien : la première heure tient la route, fait son chemin, trace son intrigue, dessine finement ses personnages, est cohérent. Il reprend, en fait, Crime
d'amour, avec la simplicité et la maîtrise qui manquaient à Corneau. Le problème, c'est que les tentatives de de Palma de faire entrer Passion dans la case "thriller psychologique"
(sur les pas de Lynch), avec les cauchemars et l'esthétique lissée, le fait chuter, doucement, puis brutalement, dans le pathétique d'un film mal pensé qui tombe dans le vulgaire. On ressort le
sourire aux lèvres, parce que le ridicule est immense, mais aussi avec mal au coeur, parce que le génie de Palma semble s'être évaporé...