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Le mot et le geste - Noé Soulier

Publié le par SaintLaz

Phénoménologie du discours

S'agissant de danse, le monde se partage entre l'écrasante majorité qui disent n'y rien comprendre, et le petit monde qui en parle comme du théâtre. Les premiers se trouvent désemparés devant une discipline qui les dépasse, mais à laquelle ils admettent ne pas s'intéresser au delà de ce qu'elle a de fascinant à l'image (émissions, vidéoclips, cinéma) et de social en réel (en club, en soirée, en privé). Les seconds ont beaucoup lu, beaucoup vu et beaucoup bu réalisent le hiatus entre les mots et les sensations que la danse procure : impossible à concilier, a priori, et, que ce soit par refus d'explorer cet intimité des sens ou incapacité à le faire, ou qu'il s'agisse de préférer l'exégèse du propos à l'analyse du corps, eux-mêmes parlent finalement très peu de la danse. Très peu.

Alors peut-être peut on envisager une autre approche de la dialectique gestes-mots. Une où ils se mêlent, par exemple. De la chanson de gestes de nos colos d'enfance à fascinante langue des signes , en passant par le langage corporel (ou communication non verbale - preuve de la primauté du mot sur le geste, chez l'humain), les propositions ne manquent pas, et redéfinissent le rapport entre signifié et signifiant cher à la linguistique.
L'art s'est évidemment emparé de ce mode d'expression pour pousser la recherche expressive artistique plus loin (dans le populaire, on retiendra l'iconique Savoir aimer de Pagny, ou le récent Famille Bélier). La danse, dont le principe est la recherche d'expression par le corps, plus poétique que le mime, s'en est elle aussi entichée, avec des résultats confidentiels le plus souvent.

C'est là qu'intervient Noé Soulier. Formé à Paris, Montréal et Bruxelles dans ce que l'excellence fait de moins académique, le bientôt trentenaire oeuvre avec la danse comme un linguiste : il réfléchit la création chorégraphique en questionnant les rapports geste/sens et oeuvre/public, par le prisme de l'appréhension et de l'interprétation. Tout un programme. Voir son site.
Le gentil garçon de la danse française présentait ce jeudi un extrait de son Signe blanc, qui aborde avec intelligence notre question, par une langue des signes. Vois un peu (dès 3'20) :

Publié dans Danse

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Encore un jour se lève

Publié le par SaintLaz

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Comme le comédien, l'usager des réseaux sociaux peut sans cesse se réinventer, réorienter la légende de son existence, ici en supprimant un tweet, là en ajoutant un nouveau visuel, et ainsi recomposer sa vie comme il se l'imagine.
Et parce que nous sommes tous friands de cette auto-mythification (que d'autres appelleront auto-mystification), nous apprenons à dire, nous dédire, interdire et médire, chacun alignant le long de sa propre couture de pantalon toute une législation du bon comportement de l'avatar, omettant ainsi que de règles peu il y a, et que la liberté d'expression s'arrête là où l'imaginaire collectif s'arrête - nulle part.
C'est ainsi qu'à l'instar de Bill Murray, nous revivons Un jour sans fin sur les scènes de nos écrans connectés ; les incessants aurores et crépuscules de nos existences numériques, nos fantasmes de nous-mêmes, journal extime où se jouent nos drames et comédies.

A nos côtés, apposées à nos simples vies ancrées dans le réel racontées d'un trait, un coup, se logent les histoires trépidantes des stars du web, des peoples de ces social networks chronophages où tout est plus beau, plus vrai, plus fort - des vies Paris Match. Une cybercélébrité, sa vie, son oeuvre, son chien et son petit-déj - et ailleurs, une ado suivie par une horde d'admirateurs pour ses tutos beauté ou ses covers de Rihanna, dans des vidéos où elle dispute à l'originale la palme du nu académique. Des gens, avec ou sans talent hors du web, qui inventent et réinventent leur image, au gré des modes instantanées instagramées, avant que les Inrocks ou Vogue ne les consacre ou ne les destitue.
Des gens qui vont aller jusqu'à tout offrir de leur intimité pour exister - entre confession et dickpic - pour mieux être portés aux nues, sacrifices de soi pour la jouer phénix et renaître autrement, l'air de rien, et rejouer une autre partition.

Et, alors qu'on enterre ici une vie fabriquée pour en recréer une autre, comme un comédien apprenant un nouveau sans avoir oublié celui qu'il vient de finir de jouer, on se complait à jouer de nos amnésies, même si le net n'oublie jamais rien, et de fredonner le Feeling good de Nina Simone... du moins, si l'on a assez de ressources pour vivre une autre vie.

Car certains, bien entendus, auront bataillé contre eux-mêmes et leur monde pour faire entendre la Vérité - la leur, tout du moins, tels Electre :

La femme Narsès : Comment cela s'appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd'hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l'air pourtant se respire, et qu'on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s'entretuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ?
Electre : Demande au mendiant. Il le sait.
Le mendiant : Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s'appelle l'aurore.

in Electre, Jean Giraudoux

Publié dans Grands mots, La vie, Giraudoux

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Julieta, ovni ou renouveau ?

Publié le par SaintLaz

Les canards cancan(n)ent
Comme toi, je suis Cannes de près, à la fois frustré de n'avoir que des bandes-annonces à me mettre sous la dent pour répondre aux commentaires des festivaliers, et très affamé par (certains de) ces trailers. Presse, radios et télés se font aussi l'écho de ces projections, et pour résumer, tous les films ont divisé - sans vraiment qu'on sache pourquoi, et sans vraiment avoir envie de savoir pourquoi, pour ne pas biaiser notre regard à venir sur lesdits films en compétition. Je laisse les commentaires sur le tapis rouge et les photocalls aux blogueuses mode.

Tire une carte chance : certains des films en lice pour la Palme arrivent en salles. C'est le cas de Julieta, de Pedro Almodovar, un évènement en soi, décuplé par Cannes.
Dans la presse spécialisée, on a pu lire des articles courts (comprendre "je suis tout seul et je dois écrire un article sur chaque film du festival, donc service minimum") et des plus longs, mais tous ont plus ou moins noyé le poisson - les uns commentant le scénario, les autres digressant sur la forme - pour conclure qu'Almodovar signe un beau film, mais que ce n'est pas ça qu'on attendait de lui. A l'exemple de Thomas Sotinel (pour Le Monde - voir), qui voit dans l'hébétude d'Adriana Ugarte (Julieta jeune) le signe de la faiblesse de son jeu, et non de la dépression du personnage, ce que semble avoir saisi Louis Guichard (pour Télérama - voir), dont l'article fait de la gravité l'émotion enivrante de Julieta, loin des crises de nerfs qui ont fait le succès de ce bon Pedro.
Moins de blabla, voyons un peu :

Ce que ça raconte :
Julieta est sur le point de tout plaquer pour aller de l'avant, quand elle croise Beatriz, qu'elle a bien connu autrefois, qui lui parle d'Antia, et tout ça la replonge dans un gouffre de souvenirs et de bilans qui bouleversent sa vie d'aujourd'hui.
Le thème n'est pas original, et l'histoire n'a rien de foufou - on est loin de l'incroyable La piel que habito (2011) ou du déjanté Les amants passagers (2012) : ici, Julieta raconte son histoire pour la digérer enfin, psychothérapie qui fait remonter culpabilité, plaisirs, acceptations, amours perdues, bonheurs, reconquêtes, peur de la solitude, incompréhension, silence, etc. Des sentiments que Julieta avale, qui l'emplissent, la ternissent, la portent à l'errance hébétée. A des kilomètres, donc, des femmes volcaniques du cinéma d'Almodovar.

Ce qui en ressort :
Almodovar ne s'est pas perdu en route : symbolisme narratif de l'image, travail de la couleur, du cadre, de la lumière, amour de la beauté et des femmes, sublimées, comme le souligne Sotinel avec style ("Pedro Almodovar signale ainsi son désir de filmer de nouveau la beauté – qui est d’ordinaire chez lui un chemin vers la douleur." ou "Almodovar fait un beau film d’une tristesse très pure."). L'éclat de la photographie met en pleine lumière cet état d'être nouveau chez Almodovar : la gravité. L'amertume, l'impuissance, la tristesse - celle dans laquelle certains d'entre nous sont à même de pouvoir se reconnaître. Quelquechose qui freine. Et quand l'envie revient, c'est aussi à coup de pelle dans le passé pour l'enfouir. Et Julieta, elle essaie, elle y arrive, elle rechute. Avec gravité, toujours. Quelque chose d'irrémédiable.
Alors, la gravité, un moyen de renouveau dans la narration selon Almodovar (une période dépressive ?) ou un OVNI dans la furie habituelle de l'Espagnol controversé ? On verra avec le prochain.

Faut-il le voir ?
Ca sent Pedro, ça a le goût de Pedro, mais ça n'en est pas. La forme (rythme, image), le fond (portrait de femme malmenée) sont almodovariens, mais pas le personnage central. Au spectateur d'en décider.
A noter, Camille Drouet, dans le Courrier International (voir), fait état de la grogne des Espagnols envers leur compatriote, accusé de ne plus rien faire de bon depuis Volver (2006), mais annonce surtout que le film "est du genre à remporter des prix" en France. Parce que la dépression, on aime ? Chiche.
Et c'est finalement chez les festivaliers - plus ou moins proches de la presse, cela dit, hein - et en seulement 140 caractères, que l'on retrouve les meilleurs commentaires de ce Julieta, compilés par Vodkaster (voir).
Preuve qu'il n'est pas besoin d'en parler longtemps pour en dire beaucoup.

Publié dans Ciné, Cannes2016

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Le trash est-il le paradis du n'importe quoi ?

Publié le par SaintLaz

La guerre des classiques et des modernes.
J'affrontais cet éternel débat il y a peu, encore, lors d'un dîner haut en couleurs où un parent m'expliquait l'origine de sa rage lorsque, assis dans la salle pas encore rénovée du Français, il se retrouva face à un Molière dans une mise en scène contemporaine, et se trouva incapable d'autre chose que de siffler. C'est que Molière, ça se joue en respectant l'époque, ou ça ne se joue pas. Il me déclara même que, si l'on voulait expliquer les amours impossible de deux êtres séparés par leur milieu, il ne faudrait pas appeler Roméo et Juliette, mais écrire une nouvelle pièce. Que le thème soit atemporel et universel ne lui importait pas : une oeuvre est une oeuvre, on doit tout respecter du temps où elle est née. Cochon qui s'en dédit, toute adaptation ou mise-en-scène contemporaine est un attentat, un crime de lèse-majesté. Bon sang.
J'ai bien tempêté pour lui expliquer qu'il avait le droit d'aimer les choses dans leur version d'époque, mais que, les thèmes et les mythes dépassant les modes, il ne pouvait pas interdire les mises en scène modernes, qui justement rendent les oeuvres éternelles. Peu importe : il n'en démordrait pas. De mon côté, la réflexion s'est étoffée récemment avec le visionnage de deux tentatives qui ont nuancé mon propos - question de goût, certes, mais aussi de crédibilité esthétique.

Loïc Corbéry, le Dom Juan en burn out de Vincent Macaigne.

Loïc Corbéry, le Dom Juan en burn out de Vincent Macaigne.

Dom Juan et Sganarelle - Vincent Macaigne (2015)
Vincent Macaigne aka le nouveau Depardieu encensé par le monde du cinéma comme par celui du théâtre, n'en est pas à son coup d'essai : L'Idiot, de Dostoievski, et Hamlet, de Shakespeare, lui sont déjà passés entre les mains, devenant respectivement Idiot ! parce que nous aurions dû nous aimer et Au moins j'aurais laissé un beau cadavre. Sans les avoir vus, la renommée du garçon et son récent rôle délirant (et insupportable) dans Des nouvelles de la planète Mars de Dominik Moll m'ont donné envie de me frotter à son Dom Juan et Sganarelle, sorte de relecture du Dom Juan jouisseur vaguement repenti de Molière.

La dernière tournée de Shakespeare - Achim Bornhak (dit Akiz, 2014)
Le petit génie allemand de 47 ans (petit génie parce que deux de ses films d'études ont été nommés aux Oscars dans la catégorie films étudiants) a été touché par Banksy et les Beastie Boys (enfin l'un d'eux). Autant dire qu'il est adoubé au rang des fous furieux dont les créations sont à scruter. Cela dit, quand je suis tombé sur sa Dernière tournée..., j'ignorais tout de lui. J'ai donc été happé par un synopsis : les héros de Shakespeare se retrouvent dans un resto, et chacun joue sa partition. Une dernière fois. Tentant, hein ? Attends.

Titania (Iris Berben) et Obéron (Reiner Schöne) autour d'un bon steak.

Titania (Iris Berben) et Obéron (Reiner Schöne) autour d'un bon steak.

De quoi s'agit-il ? A première vue, d'adaptations. Mais au fond, il y a deux mouvements mêlés : d'une part, le besoin de parler d'une forme de sclérose des élites, intellectuelles, créatives et de pouvoir. D'autre part, le goût du mélange des genres, du viol du sacro-saint pour se réapproprier des oeuvres que la postérité porte aux nues - quelquepart, c'est aussi le viol de symboles populaires, quand bien même ils n'appartiennent plus vraiment au peuple parce qu'il s'en est détourné.

Ces objets télévisuels, tous deux diffusés par arté (ici et ici), sont donc d'énièmes itérations de la vacuité désespérée d'une bourgeoisie tombée dans l'excès de jouissance faute de savoir en profiter : la littérature de toutes les époques en est pleine, le cinéma en dégorge... comme s'il fallait répéter que cette population, ne sachant quoi faire de son ennui en attendant la mort - qui n'est pas assez belle pour qu'on s'y jette, lâches - préfère faire n'importe quoi. Et en 2016, on le fait trash, façon Hell (Bruno Chiche, 2006). Un exemple ? Chez Akiz, les deux couples drogués du Songe d'un nuit d'été s'envoient en l'air, sans classe, sans tendresse - alors qu'ils s'en tiennent, chez Shakespeare, à se déclarer une passion dévorante. Non pas que du temps de Shakespeare on ne lisait pas entre les lignes, mais simplement, aujourd'hui, on n'a plus de manières, on fonce. Et le sexe engage moins que les serments. Quant à Dom Juan, séducteur invétéré et éternel insatisfait chez Molière, maniant le verbe avec zèle et talent, devient un drogué nihiliste chez Macaigne, son tatouage remplace le verbe, et il ne jouit même pas de l'orgie qu'il suscite. A chaque époque ses postures de rebellion - quitte à faire râler les lecteurs du Figaro (le journal, hein, pas Beaumarchais).
Tu me suspectes d'y prêter un peu de jugement moral ? Je le vois clairement dans leur approche de l'excès : il n'est pas question pour eux de célébrer l'excès et la jouissance (l'hubris), mais de montrer comme ils ne sont que des façons de (se) détruire, de souffrir. Ce ne sont pas des modes de vie, mais des modes de souffrance - fussent-ils salvateurs et anti-convention. Car Macaigne et Akiz gardent un personnage faisant office d'autorité bienveillante, d'ange gardien, pour que se joue le manichéisme, le jeu du bien et du mal : d'un côté, Sganarelle, qui sauve tous les coups de Dom Juan ; de l'autre, Hamlet, témoin solitaire du délire de tous les autres, inquiet par touches.
Alors bien sûr, il y a des contre-exemples, principalement dans l'Akiz : Roméo et Juliette vont vraiment jusqu'au bout, tués par la bêtise de leur époque - non leurs parents, mais leur ennui - et Elvire semble être prête à tout, même à jouer le jeu.

Isabelle Huppert dans le "Phèdre(s)" de Krzysztof Warlikowski. Rep a sa Racine.

Isabelle Huppert dans le "Phèdre(s)" de Krzysztof Warlikowski. Rep a sa Racine.

Trashing classics.
Parce que bon, la démarche artistique n'est pas franchement le fond de ces objets télévisuels (je préfère ça à "téléfilms") : les mythes et les schémas narratifs, même adaptés, restent porteurs de leurs messages, restent éloquents. Macaigne et Akiz n'y apportent rien qu'une nouvelle forme. Le trash.
Quelque part, dans cette trashisation des classiques, ce n'est pas une volonté de rendre ces classiques plus modernes en les illustrant de hard rock ou en faisant vomir et baiser les acteurs sur le plateau, non : c'est un besoin de faire se rencontrer les genres les plus éloignés dans l'imaginaire collectif, pour effacer les frontières. Avec un impératif : quand tu joues à ça, tu te dois de réussir. Parce qu'il y a ceux qui l'installent par touches, par jeu (Marie-Antoinette, Sofia Coppola), ceux qui le subliment (Casanova variations, de Michael Sturminger, qui met en parallèle la vie romancée de Casanova et le montage de nos jours d'une pièce sur sa vie), ceux qui adaptent avec justesse (Romeo+Juliet, de Baz Lurhmann, qui transpose les amants de Vérone dans le Los Angeles des gangs)... et ceux qui font exploser les codes, quitte à ne rien maîtriser (le Richard III mis en scène par Thomas Jolly, par exemple). C'est un peu comme ceux qui utilisent les mythes grecs pour intellectualiser la lecture d'une de leurs oeuvres, insipide en vérité : c'est de la posture. Et de l'imposture.
Un peu comme faire l'inverse : vouloir refaire à tout prix du gnangnan en costume pour faire plus vrai. Ca rate souvent.

Oui oui, c'est bien le brillant Pierre-Emmanuel Barré, là.

Oui oui, c'est bien le brillant Pierre-Emmanuel Barré, là.

Parce que voyez-vous, chers auteurs, dramaturges, cinéastes, on peut être contemporain avec un thème ou un texte classique ET rester crédible et juste, sauf que c'est un exercice de haute volée, qui n'est pas à la portée de n'importe qui.

Publié dans Grands mots, Théâtre, Ciné, Arté

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Autoportrait et critique sociale.

Publié le par SaintLaz

Mise en scène de soi.

Chacun met une part de soi dans ce qu'il fait. Que tu sois passionné, méticuleuse, désinvolte ou démissionnaire, chacun de tes actes porte la trace de toi. Cette lettre passionnément postée, cet oeuf méticuleusement cuit, ce rapport désinvoltement rédigé, ce regard démissionnairement posé sur ton môme. Ces adjectifs, ces adverbes, c'est toi, c'est ta marque, ton écriture, c'est qui tu es. C'est ce qui différencie les lettres, les oeufs, les rapports et les regards sur les mômes. Tu affirmes ainsi qui tu es, et la manière dont la renommée parlera de toi.
Alors qu'au FRAC Haute-Normandie (Rouen) se donne une passionnante expo sur l'artiste au travail (portraits de l'artiste en alter), j'ai choisi d'évoquer l'autoportrait, non pas dans sa représentation picturale, ni même dans la ronflance de l'autobiographie, pas plus que dans le docu autocentré, non : dans le théâtre. Je découvrais le théâtre de Denis Diderot par son Est-il bon ? Est-il méchant ?, une pièce souvent dédaignée du public dans laquelle, pourtant, l'auteur révèle une partie de son questionnement intérieur - rarissime pour ce dernier quart du XVIIIe siècle où l'assurance et l'apparence sociales régnaient encore en maîtresses.

Denis D., perdu dans ses pensées après un verre de vin d'Arbois pas piqué des hannetons.

Denis D., perdu dans ses pensées après un verre de vin d'Arbois pas piqué des hannetons.

Prenons un extrait de l'acte 3, scène XII. M. Hardouin est dramaturge, mais en bon animal social, il est aimable, rend des services, et ça peut devenir envahissant. L'une de ses obligées, Mme de Vertillac, finit par s'en enquérir :

Mme de Vertillac : (...) Mais votre temps, votre talent ?
M. Hardouin : Ma foi, je les donne à tous ceux qui en font assez de cas pour les accepter.
Mme de Vertillac : C'est ainsi que la vie se passe sans acquérir ni réputation ni fortune.
M. Hardouin : Si la fortune vient à moi, je ne la repousserai pas; mais on ne me verra jamais courir après elle. Quant à la réputation, c'est un murmure qui peut flatter un moment, mais qui ne vaut guère la peine qu'on s'en soucie, surtout quand on quitte Tartuffe et Le Misanthrope pour courir à Jérôme Pointu. Le bon goût est perdu.
Mme de Vertillac : Mais vous êtes devenu philosophe.
M. Hardouin : Et triste.
Mme de Vertillac : Triste, et pourquoi ? Ils disent tous que la sagesse est la source de la sérénité.
M. Hardouin : La mienne s'afflige de la folie.
Mme de Vertillac : Vous n'y pensez pas ? Les fous ont été créés pour l'amusement du sage ; il faut en rire.
M. Hardouin : On passerait son temps à rire de ses amis.
Mme de Vertillac : Hardouin, prenez-y garde ; vous couvez une maladie, vous changez de caractère.

Le Hardouin, vois-tu, est une figure originale : serviable, curieux, inventif, rusé, et évidemment maître du verbe pour balader son petit monde. Dans notre extrait, il révèle ce qu'on appellerait aujourd'hui sa dépression, ou son burn out : le sentiment de se gâcher, la défaite (réelle ou ressentie) de sa quête personnelle malgré les succès de ses entreprises pour les autres, la déconnexion émotionnelle du jeu social. En effet, la sérénité de sa sagesse chute de son piédestal face à la bêtise et la médiocrité de son siècle ; il critique déjà une société du divertissement, les effets de masse, l'amitié intéressée. On sent, en filigrane, une posture désabusée, un discours d'amertume qui critique une époque. Le philosophe solitaire perché sur son rocher, admirant la masse qui court à sa perte. Diderot lui-même ? Impressionnant.

Publié dans Théâtre, Grands mots

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