The kids are alright.
Quand on danse pour de vrai, il y a un moment où il faut choisir entre l'argent et la gloire. Soit tu deviens prof de danse, c'est financièrement stable mais tu ne seras jamais une star ; soit tu montes une compagnie, tu as une petite notoriété, mais financièrement, ça risque d'être casse-bonbons. Josette Baïz, c'est le genre de femme qui décide de ne pas choisir : passée chez Duboc et Gallotta, elle rafle un prix de chorégraphie à Bagnolet (1989), monte sa troupe (Grenade, 1992) et crée pour elle avec Merzouki ou Gallotta. Mais attention, hein : c'est une troupe ... d'enfants. Et d'ados.
Pour fêter leurs 20 ans, Baïz a évité l'écueil de la rétrospective (contrairement au Panorama de Decouflé...) et préféré ouvrir sa compagnie à la créativité des autres : Kelemenis, Decouflé, Lagraa, Gallotta, Preljocaj, Bel et Maillot. Beau programme. Les 25 jeunes danseurs (de 8 à 19 ans) ont donc relevé le challenge du néo-classique, du géométrique, du chtonien, du fébrile, du dément, du rythmé... et avec une précision du geste, une acuité dans l'interprétation, un professionnalisme enivré que certains danseurs adultes feraient bien d'imiter. Assez de blabla, mate un peu :
Ponctué par les quelques interventions du drôle Auguste N'ganta (le Fil Rouge de Josette Baïz), la ballet des ballets s'enchaîne à bon rythme, sans perdre l'attention du public : le duo graphique de Codex (Decouflé), où la petite Lisa Rapezzi (11 ans !) coupe le souffle ; l'ensemble Mammame (Gallotta), où l'enfance libertaire explose littéralement, avant le duo de la même partition où les ados rajeunissent le discours ; puis vient les pachydermies de Faune (Kelemenis), avant un solo stupéfiant ou Thomas Birzan, ado, est saisissant ; le duo ultra-technique Miniatures (Maillot) de nouveau avec la Lisa incroyable suivi de son semblable en quatuor puis en groupe Vers un pays sage, pour les plus grands ; l'étonnant trio Marché noir (Preljocaj) au rythme très marqué et à la gestuelle graphique ; et enfin, le délirant The show must go on (Jérôme Bel), où les 25 danseurs (63 sur la vidéo) se lâchent en suivant les contraintes, et emportent l'adhésion de la salle, qui se lève et hurle sa joie de vivre communiquée depuis la scène. Nous n'aurons pas la choré de Lagraa.
Quel intérêt, donc ? Se dire que l'énergie et les intentions dégagées par ces jeunes est stupéfiante, encourageante, et relève, quelque part, de la magie.
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Tiens, regarde Wes
Anderson. J'avais vu La vie aquatique (2005) et trouvé ça nullissime. C'est facile de faire un film absent autour de Bill Murray - M'sieur "Je suis perdu et pas très volontaire"
- et de sous-employer Cate Blanchett et de faire renaître Angelica Huston. J'avais vu Darjeeling Limited (2008) et j'avais trouvé ça raté. C'est facile de faire de belles images de
paysages (Ah, l'Inde...), mais le scénario était mauvais et la direction d'acteurs visiblement inaboutie. J'avais vu Fantastic Mister Fox (2010) et trouvé ça drôle. Pourtant, c'est dur
de le mettre au même niveau que le reste de la filmo de Wes parce que c'est un film d'animation. Très réussi, hein, mais c'est quand même pas pareil. On se laisse plus facilement bluffer par la
technique. Toutefois, ça n'enlevait pas de mérite au ton décalé et à l'humour sympathique. Pour autant, Wes Anderson me laissait un goût de weirdosité inaboutie. De mec qui fait des trucs
inattendus ou originaux, sans parvenir à faire mouche. Du film barré qui ne tient pas la route. En ouverture de Cannes, cette année, il y a eu son dernier film : Moonrise Kingdom.
Alors ? Ben...
...que tout ira bien.
A grands coups de sexe, drogue et nonchalance, l'enfant
terrible de la littérature américaine montrait, en 1994, que l'American Dream était en crise. Un roman à la première personne, ou plutôt aux premières personnes, puisque l'on switche d'un
personnage à l'autre, de la mère ingrate aux regrets tardifs noyés dans des passe-temps vides de sens au fils désabusé, n'apportant d'importance à rien, à la New-Yorkaise tourmentée
dévergondée en Californie, au ravisseurs d'enfants... Tous dans des schémas psychologiques préconçus, dictés par l'image du succès, la morale de la perfection et les médias dictateurs, et
quand une once d'angoisse existentielle les saisit, ils boivent, fument ou s'injectent ce qu'il faut de stupéfiant pour passer à autre chose. Ces Américains, écrasés par la nécessité d'être et de
paraître quelquechose d'approuvé, contre son gré, contre son évolution, juste pour ne pas être banni du lot... Ces Américains-là viennent en fait à vivre en suivant les règles et en éteignant
leur conscience. Ellis, l'homme qui abat la société américaine à bout portant (à la Tarantino).
Sans s'éloigner
vraiment des automatismes humains, mais délaissant vraiment les idées reçues et les clichés du genre, Gary fait dans la poésie. A propos de ces femmes que l'on ne croise que la nuit tombée, par
exemple, il écrit : "Un regard brille à ma droite : deux étoiles tombées qui se lèvent vers moi de la poussière... J'ai envie de lui parler, de savoir ce que peut être cette vie de
tout-à-l'égout. Je frotte une allumette : un beau visage luisant, un de ces visages éthiopiens longs et fins où se retrouve la marque de la première aristocratie du monde, celle des Ramsès et de
Toutankhamon." Le regard est intelligent et sensible à la fois. Une merveille. L'intelligence, c'est vraiment ce qui caractérise ce texte où l'on croise, entre nostalgie coloniale et
imaginaire oriental, d'anciens soldats européens, un instituteur désespéré, un jeune yankee, un profiteur, un fou, et le désert, la steppe, le sable et la poussière ... "La sécheresse et
le déluge battent la coulpe de ce pays où tout semble né pour le châtiment. Pourquoi des hommes ont-ils choisi de vivre ici ? Quel plus cruel ennemi que cette terre fuyaient-ils ? A quel
inimaginable destin cherchaient-ils à échapper pour que cette hostilité géologique pût leur apparaître comme un refuge ? Personne n'a su me donner la réponse." Gary entraîne son lecteur dans
son sillon : est-ce lui qui pense ? Est-ce un personnage ? Toujours est-il que, loin du simple constat, de l'agencement des cartes postales, Gary mène une réflexion à la fois esthétique et
anthropologique sur l'Erythrée, l'Egypte, le Yémen... Changeant un peu notre regard, biaisé par les journaux télé et le communautarisme politique : "Ce qui a causé le plus de tort aux
Arabes, à l'époque des empires, [...] c'est la beauté de l'Islam... La poésie du désert, du marabout blanc, de la tente et du nomade avec ses caravanes... [...] Il n'y a qu'à
lire Lawrence d'Arabie. Plus un Européen était amoureux de l'islam et plus il devenait sans le savoir son ennemi. La couleur locale et le pittoresque étaient préservés ici au nom d'une misère
sans nom, perpétuée."
Commencer la lecture des Chiots
de Mario Vargas Llosa, c'est tout d'abord être surpris par la forme - on se croirait face à un gamin qui a vécu quelquechose de très fort, et qui raconte tout sans faire de
phrases, en les mélangeant, en parlant vite, sans ponctuation, en mêlant les faits, les discours, les éléments du décors, ses pensées, tout, te dis-je, et l'on sourit de ce tsunami verbal,
simple, difficile à suivre - puis, peu à peu, par le fond - combien sont-ils à raconter ? 4 ? Ou plus ? Ils parlent les uns des autres, mais surtout, de ce qui est arrivé à Cuellar, et comment,
de petit champion (la tête et les jambes !), il est devenu un ado taciturne, un jeune homme blasé et frustré, un petit hors-la-loi, un petit caïd, puis un homme retiré du monde. Tout ça parce
qu'après une séance de foot à l'école, le chien du voisin a déchiqueté chez Cuellar ce qui fait d'un humain un garçon, et ainsi, ruiné ses chances de devenir un homme comme la société l'entend.
Ce qui m'a fasciné, à la
lecture du Les raisons du doute de Gianrico Carofiglio (2006), c'est l'intelligence. Non seulement l'intelligence de l'écriture, Guerrieri étant
narrateur, nous suivons ses pensées, ses conversations, ses regards, ce à quoi il est attentif et comme il s'en sert ; non, c'est aussi l'intelligence de la trame - non que l'histoire soit
particulièrement palpitante dans les faits, mais elle tient le lecteur en haleine, entre dilemmes intérieurs et cour de justice - et dans la façon claire et naturelle dont Carofiglio la
déroule peu à peu ; c'est, enfin, dans l'intelligence de ce personnage, Guido Guerrieri, avocat au coeur entre deux histoires, à la tête entre deux problèmes, raccrochant à tout ça des pensées à
portée philosopho-psychologiques aussi élaborées que faciles à suivre. Non, je te dis : c'est aussi brillant que la phrase précédente est longue.
Se déroulant dans le Bari
d'aujourd'hui, truffé de références qui rendent ce personnage sympathique (il est obsédé par le Boulevard of broken dreams de Green Day !), le polar de Carofiglio (magistrat,
auteur, politicien barese) est ample, agréable, et sans aucun doute merveilleusement traduit (chapeau bas, Miss Nathalie Bauer). Il en résulte une chose, au moins une : l'envie
de lire d'autre aventures de ce Guerrieri. Par chance, il y en a trois : Témoin involontaire (2002), Les yeux fermés (2003) et Le silence pour preuve (2010). Une petite
saga que je te recommande chaudement.
Ils l'ont dit ici ...