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63 articles avec grands mots

Aux innocents les mains pleines.

Publié le par SaintLaz

Bras longs et idées courtes.

D'un vote à l'autre, le monde ébobi constate que la démocratie balaye le passé, le présent, le futur d'un revers de la main, soit disant pour reprendre son destin en main, l'enlever des mains de ceux qui, en sous-main, ont fait main basse sur le pouvoir et, sans y aller de main morte, nous auraient réduits à leur manger dans la main. Prenant leur courage à deux mains, les petites mains ont, à main levée, décidé que les rênes changeraient de main, et, prêtes à en venir aux mains, déposent une main courante contre ceux qui ont du sang sur les mains : le leur. A mains nues, le combat s'engage partout entre ceux qui ont la haute main sur les raccourcis intellectuels, sans jamais avoir eu les cartes en main, et ceux qui ont la main mise sur les affaires politiques, mais auraient besoin d'un coup de main pour garder la main. Ici et là, les premiers gagnent haut la main, ailleurs les seconds tentent de garder le coeur sur la main, mais tous auront les mains sales.
Quant à savoir qui manipule et qui a les mains liées... il te faudra soit mettre la main à la pâte pour le comprendre, soit t'en laver les mains et écouter Clap your hands en dansant en culotte dans ton salon.

Publié dans Grands mots, Sons

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Encore un jour se lève

Publié le par SaintLaz

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Comme le comédien, l'usager des réseaux sociaux peut sans cesse se réinventer, réorienter la légende de son existence, ici en supprimant un tweet, là en ajoutant un nouveau visuel, et ainsi recomposer sa vie comme il se l'imagine.
Et parce que nous sommes tous friands de cette auto-mythification (que d'autres appelleront auto-mystification), nous apprenons à dire, nous dédire, interdire et médire, chacun alignant le long de sa propre couture de pantalon toute une législation du bon comportement de l'avatar, omettant ainsi que de règles peu il y a, et que la liberté d'expression s'arrête là où l'imaginaire collectif s'arrête - nulle part.
C'est ainsi qu'à l'instar de Bill Murray, nous revivons Un jour sans fin sur les scènes de nos écrans connectés ; les incessants aurores et crépuscules de nos existences numériques, nos fantasmes de nous-mêmes, journal extime où se jouent nos drames et comédies.

A nos côtés, apposées à nos simples vies ancrées dans le réel racontées d'un trait, un coup, se logent les histoires trépidantes des stars du web, des peoples de ces social networks chronophages où tout est plus beau, plus vrai, plus fort - des vies Paris Match. Une cybercélébrité, sa vie, son oeuvre, son chien et son petit-déj - et ailleurs, une ado suivie par une horde d'admirateurs pour ses tutos beauté ou ses covers de Rihanna, dans des vidéos où elle dispute à l'originale la palme du nu académique. Des gens, avec ou sans talent hors du web, qui inventent et réinventent leur image, au gré des modes instantanées instagramées, avant que les Inrocks ou Vogue ne les consacre ou ne les destitue.
Des gens qui vont aller jusqu'à tout offrir de leur intimité pour exister - entre confession et dickpic - pour mieux être portés aux nues, sacrifices de soi pour la jouer phénix et renaître autrement, l'air de rien, et rejouer une autre partition.

Et, alors qu'on enterre ici une vie fabriquée pour en recréer une autre, comme un comédien apprenant un nouveau sans avoir oublié celui qu'il vient de finir de jouer, on se complait à jouer de nos amnésies, même si le net n'oublie jamais rien, et de fredonner le Feeling good de Nina Simone... du moins, si l'on a assez de ressources pour vivre une autre vie.

Car certains, bien entendus, auront bataillé contre eux-mêmes et leur monde pour faire entendre la Vérité - la leur, tout du moins, tels Electre :

La femme Narsès : Comment cela s'appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd'hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l'air pourtant se respire, et qu'on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s'entretuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ?
Electre : Demande au mendiant. Il le sait.
Le mendiant : Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s'appelle l'aurore.

in Electre, Jean Giraudoux

Publié dans Grands mots, La vie, Giraudoux

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Le trash est-il le paradis du n'importe quoi ?

Publié le par SaintLaz

La guerre des classiques et des modernes.
J'affrontais cet éternel débat il y a peu, encore, lors d'un dîner haut en couleurs où un parent m'expliquait l'origine de sa rage lorsque, assis dans la salle pas encore rénovée du Français, il se retrouva face à un Molière dans une mise en scène contemporaine, et se trouva incapable d'autre chose que de siffler. C'est que Molière, ça se joue en respectant l'époque, ou ça ne se joue pas. Il me déclara même que, si l'on voulait expliquer les amours impossible de deux êtres séparés par leur milieu, il ne faudrait pas appeler Roméo et Juliette, mais écrire une nouvelle pièce. Que le thème soit atemporel et universel ne lui importait pas : une oeuvre est une oeuvre, on doit tout respecter du temps où elle est née. Cochon qui s'en dédit, toute adaptation ou mise-en-scène contemporaine est un attentat, un crime de lèse-majesté. Bon sang.
J'ai bien tempêté pour lui expliquer qu'il avait le droit d'aimer les choses dans leur version d'époque, mais que, les thèmes et les mythes dépassant les modes, il ne pouvait pas interdire les mises en scène modernes, qui justement rendent les oeuvres éternelles. Peu importe : il n'en démordrait pas. De mon côté, la réflexion s'est étoffée récemment avec le visionnage de deux tentatives qui ont nuancé mon propos - question de goût, certes, mais aussi de crédibilité esthétique.

Loïc Corbéry, le Dom Juan en burn out de Vincent Macaigne.

Loïc Corbéry, le Dom Juan en burn out de Vincent Macaigne.

Dom Juan et Sganarelle - Vincent Macaigne (2015)
Vincent Macaigne aka le nouveau Depardieu encensé par le monde du cinéma comme par celui du théâtre, n'en est pas à son coup d'essai : L'Idiot, de Dostoievski, et Hamlet, de Shakespeare, lui sont déjà passés entre les mains, devenant respectivement Idiot ! parce que nous aurions dû nous aimer et Au moins j'aurais laissé un beau cadavre. Sans les avoir vus, la renommée du garçon et son récent rôle délirant (et insupportable) dans Des nouvelles de la planète Mars de Dominik Moll m'ont donné envie de me frotter à son Dom Juan et Sganarelle, sorte de relecture du Dom Juan jouisseur vaguement repenti de Molière.

La dernière tournée de Shakespeare - Achim Bornhak (dit Akiz, 2014)
Le petit génie allemand de 47 ans (petit génie parce que deux de ses films d'études ont été nommés aux Oscars dans la catégorie films étudiants) a été touché par Banksy et les Beastie Boys (enfin l'un d'eux). Autant dire qu'il est adoubé au rang des fous furieux dont les créations sont à scruter. Cela dit, quand je suis tombé sur sa Dernière tournée..., j'ignorais tout de lui. J'ai donc été happé par un synopsis : les héros de Shakespeare se retrouvent dans un resto, et chacun joue sa partition. Une dernière fois. Tentant, hein ? Attends.

Titania (Iris Berben) et Obéron (Reiner Schöne) autour d'un bon steak.

Titania (Iris Berben) et Obéron (Reiner Schöne) autour d'un bon steak.

De quoi s'agit-il ? A première vue, d'adaptations. Mais au fond, il y a deux mouvements mêlés : d'une part, le besoin de parler d'une forme de sclérose des élites, intellectuelles, créatives et de pouvoir. D'autre part, le goût du mélange des genres, du viol du sacro-saint pour se réapproprier des oeuvres que la postérité porte aux nues - quelquepart, c'est aussi le viol de symboles populaires, quand bien même ils n'appartiennent plus vraiment au peuple parce qu'il s'en est détourné.

Ces objets télévisuels, tous deux diffusés par arté (ici et ici), sont donc d'énièmes itérations de la vacuité désespérée d'une bourgeoisie tombée dans l'excès de jouissance faute de savoir en profiter : la littérature de toutes les époques en est pleine, le cinéma en dégorge... comme s'il fallait répéter que cette population, ne sachant quoi faire de son ennui en attendant la mort - qui n'est pas assez belle pour qu'on s'y jette, lâches - préfère faire n'importe quoi. Et en 2016, on le fait trash, façon Hell (Bruno Chiche, 2006). Un exemple ? Chez Akiz, les deux couples drogués du Songe d'un nuit d'été s'envoient en l'air, sans classe, sans tendresse - alors qu'ils s'en tiennent, chez Shakespeare, à se déclarer une passion dévorante. Non pas que du temps de Shakespeare on ne lisait pas entre les lignes, mais simplement, aujourd'hui, on n'a plus de manières, on fonce. Et le sexe engage moins que les serments. Quant à Dom Juan, séducteur invétéré et éternel insatisfait chez Molière, maniant le verbe avec zèle et talent, devient un drogué nihiliste chez Macaigne, son tatouage remplace le verbe, et il ne jouit même pas de l'orgie qu'il suscite. A chaque époque ses postures de rebellion - quitte à faire râler les lecteurs du Figaro (le journal, hein, pas Beaumarchais).
Tu me suspectes d'y prêter un peu de jugement moral ? Je le vois clairement dans leur approche de l'excès : il n'est pas question pour eux de célébrer l'excès et la jouissance (l'hubris), mais de montrer comme ils ne sont que des façons de (se) détruire, de souffrir. Ce ne sont pas des modes de vie, mais des modes de souffrance - fussent-ils salvateurs et anti-convention. Car Macaigne et Akiz gardent un personnage faisant office d'autorité bienveillante, d'ange gardien, pour que se joue le manichéisme, le jeu du bien et du mal : d'un côté, Sganarelle, qui sauve tous les coups de Dom Juan ; de l'autre, Hamlet, témoin solitaire du délire de tous les autres, inquiet par touches.
Alors bien sûr, il y a des contre-exemples, principalement dans l'Akiz : Roméo et Juliette vont vraiment jusqu'au bout, tués par la bêtise de leur époque - non leurs parents, mais leur ennui - et Elvire semble être prête à tout, même à jouer le jeu.

Isabelle Huppert dans le "Phèdre(s)" de Krzysztof Warlikowski. Rep a sa Racine.

Isabelle Huppert dans le "Phèdre(s)" de Krzysztof Warlikowski. Rep a sa Racine.

Trashing classics.
Parce que bon, la démarche artistique n'est pas franchement le fond de ces objets télévisuels (je préfère ça à "téléfilms") : les mythes et les schémas narratifs, même adaptés, restent porteurs de leurs messages, restent éloquents. Macaigne et Akiz n'y apportent rien qu'une nouvelle forme. Le trash.
Quelque part, dans cette trashisation des classiques, ce n'est pas une volonté de rendre ces classiques plus modernes en les illustrant de hard rock ou en faisant vomir et baiser les acteurs sur le plateau, non : c'est un besoin de faire se rencontrer les genres les plus éloignés dans l'imaginaire collectif, pour effacer les frontières. Avec un impératif : quand tu joues à ça, tu te dois de réussir. Parce qu'il y a ceux qui l'installent par touches, par jeu (Marie-Antoinette, Sofia Coppola), ceux qui le subliment (Casanova variations, de Michael Sturminger, qui met en parallèle la vie romancée de Casanova et le montage de nos jours d'une pièce sur sa vie), ceux qui adaptent avec justesse (Romeo+Juliet, de Baz Lurhmann, qui transpose les amants de Vérone dans le Los Angeles des gangs)... et ceux qui font exploser les codes, quitte à ne rien maîtriser (le Richard III mis en scène par Thomas Jolly, par exemple). C'est un peu comme ceux qui utilisent les mythes grecs pour intellectualiser la lecture d'une de leurs oeuvres, insipide en vérité : c'est de la posture. Et de l'imposture.
Un peu comme faire l'inverse : vouloir refaire à tout prix du gnangnan en costume pour faire plus vrai. Ca rate souvent.

Oui oui, c'est bien le brillant Pierre-Emmanuel Barré, là.

Oui oui, c'est bien le brillant Pierre-Emmanuel Barré, là.

Parce que voyez-vous, chers auteurs, dramaturges, cinéastes, on peut être contemporain avec un thème ou un texte classique ET rester crédible et juste, sauf que c'est un exercice de haute volée, qui n'est pas à la portée de n'importe qui.

Publié dans Grands mots, Théâtre, Ciné, Arté

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Autoportrait et critique sociale.

Publié le par SaintLaz

Mise en scène de soi.

Chacun met une part de soi dans ce qu'il fait. Que tu sois passionné, méticuleuse, désinvolte ou démissionnaire, chacun de tes actes porte la trace de toi. Cette lettre passionnément postée, cet oeuf méticuleusement cuit, ce rapport désinvoltement rédigé, ce regard démissionnairement posé sur ton môme. Ces adjectifs, ces adverbes, c'est toi, c'est ta marque, ton écriture, c'est qui tu es. C'est ce qui différencie les lettres, les oeufs, les rapports et les regards sur les mômes. Tu affirmes ainsi qui tu es, et la manière dont la renommée parlera de toi.
Alors qu'au FRAC Haute-Normandie (Rouen) se donne une passionnante expo sur l'artiste au travail (portraits de l'artiste en alter), j'ai choisi d'évoquer l'autoportrait, non pas dans sa représentation picturale, ni même dans la ronflance de l'autobiographie, pas plus que dans le docu autocentré, non : dans le théâtre. Je découvrais le théâtre de Denis Diderot par son Est-il bon ? Est-il méchant ?, une pièce souvent dédaignée du public dans laquelle, pourtant, l'auteur révèle une partie de son questionnement intérieur - rarissime pour ce dernier quart du XVIIIe siècle où l'assurance et l'apparence sociales régnaient encore en maîtresses.

Denis D., perdu dans ses pensées après un verre de vin d'Arbois pas piqué des hannetons.

Denis D., perdu dans ses pensées après un verre de vin d'Arbois pas piqué des hannetons.

Prenons un extrait de l'acte 3, scène XII. M. Hardouin est dramaturge, mais en bon animal social, il est aimable, rend des services, et ça peut devenir envahissant. L'une de ses obligées, Mme de Vertillac, finit par s'en enquérir :

Mme de Vertillac : (...) Mais votre temps, votre talent ?
M. Hardouin : Ma foi, je les donne à tous ceux qui en font assez de cas pour les accepter.
Mme de Vertillac : C'est ainsi que la vie se passe sans acquérir ni réputation ni fortune.
M. Hardouin : Si la fortune vient à moi, je ne la repousserai pas; mais on ne me verra jamais courir après elle. Quant à la réputation, c'est un murmure qui peut flatter un moment, mais qui ne vaut guère la peine qu'on s'en soucie, surtout quand on quitte Tartuffe et Le Misanthrope pour courir à Jérôme Pointu. Le bon goût est perdu.
Mme de Vertillac : Mais vous êtes devenu philosophe.
M. Hardouin : Et triste.
Mme de Vertillac : Triste, et pourquoi ? Ils disent tous que la sagesse est la source de la sérénité.
M. Hardouin : La mienne s'afflige de la folie.
Mme de Vertillac : Vous n'y pensez pas ? Les fous ont été créés pour l'amusement du sage ; il faut en rire.
M. Hardouin : On passerait son temps à rire de ses amis.
Mme de Vertillac : Hardouin, prenez-y garde ; vous couvez une maladie, vous changez de caractère.

Le Hardouin, vois-tu, est une figure originale : serviable, curieux, inventif, rusé, et évidemment maître du verbe pour balader son petit monde. Dans notre extrait, il révèle ce qu'on appellerait aujourd'hui sa dépression, ou son burn out : le sentiment de se gâcher, la défaite (réelle ou ressentie) de sa quête personnelle malgré les succès de ses entreprises pour les autres, la déconnexion émotionnelle du jeu social. En effet, la sérénité de sa sagesse chute de son piédestal face à la bêtise et la médiocrité de son siècle ; il critique déjà une société du divertissement, les effets de masse, l'amitié intéressée. On sent, en filigrane, une posture désabusée, un discours d'amertume qui critique une époque. Le philosophe solitaire perché sur son rocher, admirant la masse qui court à sa perte. Diderot lui-même ? Impressionnant.

Publié dans Théâtre, Grands mots

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TRIBUNE #1 - De l'artiste et son public / Doireau-Angot

Publié le par SaintLaz

Le masque de la plume
Autant je conçois avec facilité le rapport de l'homme à l'art, je le pratique au quotidien - il faut s'offrir, prendre le risque, se laisser conquérir ou refuser, marquer la passion, la critique, l'indifférence -, autant je me questionne profondément sur le rapport de l'homme à l'artiste.

J'adore ce que vous faites.
Il est parfois difficile de dissocier l'artiste de l'oeuvre - surtout lorsqu'il s'agit de spectacle vivant, où l'interprète incarne l'oeuvre. Justement : de ce qu'il sert l'oeuvre en la faisant exister, il est à l'origine de l'émotion que l'on ressent ; il doit être bénit pour cela. De ce qu'il est à l'origine d'autres oeuvres, il doit éveiller notre circonspection, parce que cette émotion est réelle, mais elle n'est qu'une parmi tant d'autres, et que l'ensemble est à même de nous tromper : l'artiste n'est pas l'oeuvre, il est son oeuvre. Tu me suis ?

Mise en abyme
Plutôt que par le seul prisme de mon expérience, je te propose d'observer le rapport d'un artiste à un autre artiste. Pas d'entre soi, non : ils ne se connaissent pas. Le comédien Pierre-François Doireau, rencontré à l'issue de A ce projet personne ne s'opposait (mes Alexis Armengol), s'adresse à l'écrivain Christine Angot, dont le dernier roman, Un amour impossible, est paru en 2015.

A toi d'y lire leur relation.

Chère Christine Angot,
De vous, je ne connais que vos livres. Je les aime. Ils m’accompagnent. Comme des amis ils sont là, près de moi. J’aime votre parole. J’aime vous écouter, vous entendre parler. De la vie, du réel, de la littérature, de l’écriture, de la vérité. J’aime vous écouter, vous lire, car votre nécessité, votre urgence me touche. Me questionne. Me remue. M’interroge. Me bouleverse.
Je trouve votre travail important. Marquant. Imposant. Nécessaire. Je ne vous parle que de moi.Je ne vous ai découvert qu’assez tard. Avant cela, je ne me laissais aller qu’à la caricature de ce que je savais de vous. En riant, comme tout le monde. Et puis je vous ai lu. Je vous ai écouté. Je vous ai cherchée. Je vous ai interrogée. Dans une période où moi-même fatigué de beaucoup de chose, vos livres m’ont éclairé. Votre propre fatigue m’a encouragé.
D’Édouard Louis je ne connais que ses livres. Ils m’ont plu. Les écrivains qui interrogent le réel, ses limites, leurs vies, m’intéressent. Me questionnent. Me rendent curieux de ma propre vie. Me rendent heureux. Me font avancer.
Ma vie privée, personnelle, je l’ai découverte avec Hervé Guibert. Il m’a sauvé. Je peux le dire, c’est la littérature qui m’a sauvé. Littéralement.
De Christophe Lucquin, je ne connais que sa maison d’édition. Je ne sais plus ni  comment ni pourquoi, j’ai découvert cet éditeur. J’ai commencé à la soutenir, financièrement notamment. Je trouvais ça courageux. Éditer des auteurs inconnus. Cette folie m’a plu. J’ai suivi. J’ai découvert un grand nombre de textes de son catalogue.
De toute les polémiques entourant la sortie du dernier livre d’Édouard Louis, je me suis vraiment demandé ce que vous penseriez de tout ça. Quel éclairage vous pourriez donner. Quel regard.
Au dernier salon du livre je vous ai rencontrée.
J’aurais voulu vous parler d’Édouard Louis, mais par manque de temps, je n’ai réussi qu’à vous bafouiller une question obscure sur votre rapport à Guibert. Je n’ai pas très bien saisi moi-même l’intérêt de ma question. J’ai sûrement voulu vous dire que d’une certaine manière, comme Guibert, vous êtes là, à côté de moi. C’était important pour moi de vous le dire. On s’en fout un peu c’est vrai, mais ça me fait du bien de vous le dire.

Et puis ce matin dans Libération j’ai lu votre chronique « Entre amis ». Par hasard.
C’est parce que j’ai lu cette chronique que je vous écris. L’ironie de cette lettre c’est que c’est ma tristesse et ma déception qui me permettent de le faire. Parce que dans cette chronique, vous écrivez deux lignes mensongères, calomnieuses, d’une violence rare.
« … Parmi les lettres, celle d’un jeune éditeur, Christophe Lucquin, qui se dit amoureux. Il a une petite maison d’édition, qui publie des textes à caractère essentiellement pédophile. De l’avis même des amateurs d’érotisme, ces textes sont un peu limites, un peu lourds et ne rencontrent pas le public. Christophe est amoureux, il met sur Facebook la lettre d’amour qu’il a envoyé à Édouard Louis. Mais celui-ci ne lui répond pas. Christophe met alors un tout autre type de message sur Facebook, moqueries, jalousie littéraire, dénigrement. »
« Essentiellement ». Ce mot. Essentiellement, ça voudrait dire que parmi tous les textes pédophiles publiés par cette maison d’édition, certains ne le sont pas. Ça voudrait dire, finalement, que cette maison d’édition ne serait spécialisée que dans les textes pédophiles. Bon. Je ne comprends pas très bien l’attaque.
« De l’avis même des amateurs d’érotisme… » Je ne supporte pas non plus cette phrase. Je ne la comprends pas. De vous je ne la comprends pas. Je ne crois avoir lu aucun livre « pédophile » paru chez Christophe Lucquin. Et je ne comprends pas l’allusion que vous faites à ces « amateurs d’érotismes » qui iraient chercher dans son catalogue, des livres qui leur permettraient d’assouvir leurs désirs érotiques, leurs désirs pédophiles. Leur déception doit être grande oui.

Ces mots m’ont blessé. Parce que je n’avais pas envie que ce soit vous qui les employiez. Dans Libération. Accolés à toute cette histoire, sûrement je n’avais pas envie de lire ces mots « pédophile » et « amateurs d’érotisme ». En avouant vous-même que vous ne connaissez aucun des livres parus dans cette maison d’édition, en employant à dessein le mot de « pédophile », l’expression « de l’avis même de. » J’avais le sentiment que vous n’aviez pas le droit. Vous. Que jamais je ne pourrais lire ça de vous. De n’importe qui peut-être, mais pas de vous.  Après vous avoir lu. Comme si vous détruisiez ce matin tout ce que vous aviez construit, dénoncé. Comme si vous anéantissiez tout ce que j’aimais de vous. Parce que l’exigence de vérité, de sincérité était réduite à néant par cette phrase. Parce que d’une certaine manière, ce matin, dans Libération, par ces mots, vous plongiez vous aussi dans le jeu, dans la facilité, dans l’attaque, dans l’à peu près, dans le mensonge. En le nommant. Dans Libération. Finalement comme les autres.
Je ne cherche pas à excuser qui que ce soit. Je ne veux prendre la défense de personne.  Ce qui est l’histoire ou ce qui ne l’est pas ne m’intéresse pas. Je ne cherche d’ailleurs rien. Je voulais vous écrire. Pour vous le dire. J’avais envie que vous le sachiez. Pour moi, c’était important.
Un écrivain n’appartient pas à son lecteur évidemment. Il ne lui doit rien. C’est peut-être parce qu’en vous lisant ce matin, j’en ai pleinement pris conscience,  qu’il fallait que je vous le dise. C’est fait. On noue avec certaines œuvres une telle intimité. La rupture est un peu douloureuse. Cette émotion, je voulais vous la livrer. Je continuerais à vous lire probablement. Mais d’un autre œil. Je suis un peu fâché. Vous m’avez malgré vous un peu abandonné ce matin. Ça arrive bien sûr et j’espère vraiment vous retrouver.

Amitiés,
Pierre-François.

 

Publié dans Grands mots, Doireau, Angot

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